En formation au Centre Pompidou…
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Il est 9 heures au Centre Pompidou quand les collaborateurs d’EDF se retrouvent en bas de l’entrée du personnel. « Une heure à laquelle on profite d’une certaine intimité avec les œuvres du musée », vante Éloïse Guénard, cheffe de projet à l’École pro. Car les salariés du fournisseur d’électricité ne viennent pas en visite, mais pour se former, au cours d’une journée conçue sur mesure par L’École pro, la nouvelle école du Centre Pompidou ouverte en 2018 pour « apprivoiser les transformations à l’œuvre dans nos sociétés et ouvrir de nouvelles perspectives dans notre façon de penser le travail, les relations qu’il génère et les sources d’innovation qu’il fait découvrir » avec un partenaire, Beaux-Arts Institute. « Nous sommes une équipe jeune, créée en mai dernier, et cette journée est l’occasion de faire de la cohésion de groupe », commente Valérie Bernet, directrice communication industrie et territoires du groupe EDF. « L’idée est également d’utiliser l’art pour faire un pas de côté. Nous travaillons à mieux faire connaître au grand public, à des publics jeunes, notre patrimoine industriel. Nous recherchons de nouvelles expériences, de nouveaux médias pour le faire. Nous avons déjà collaboré avec des instagrammeurs-photographes, fait des films en réalité virtuelle… Je souhaite que nous allions encore plus loin, que l’équipe ne se freine pas. Cette journée peut, j’espère, nous offrir cela : oser innover. »

Découverte de la salle 3.8, ou l’austérité au musée

Habituellement, l’École pro propose quatre temps différents – une visite des collections adaptée au thème de la formation, un workshop avec un artiste, la venue d’un expert suivie d’une réappropriation en groupe. Pour EDF, ce sera deux sessions d’ateliers avec des artistes. Comme toute journée en entreprise, cela commence par un café dans la salle 3.8. Imaginée par l’architecte Léopold Banchini pour ces formations, l’espace est une salle carrée, vide, tapissée de moquette grise et éclairée par des néons. Éloïse Guénard soulève des plaques au sol et une mini-cuisine se fait jour. « Décalé » réagissent quelques-uns des salariés, curieux de la suite. Florence Manuguerra, la directrice du développement de Beaux-Arts Institute, rentre dans le cœur du sujet avec une citation de Pablo Picasso. « L’art lave notre âme de la poussière du quotidien », encourage-t-elle. Aucun des onze participants ne sait sur quoi la journée débouchera, mais tous paraissent ouverts à la réflexion, et se laissent porter.

Le petit groupe se dirige ensuite vers les salles du musée pour une première réflexion, menée par une conférencière spécialisée, autour de cinq œuvres choisies en fonction de leur thème du jour : la communication. L’École pro a déjà abordé la question de la confiance pour L’Oréal, de l’engagement pour Vivendi, de la transformation pour Renault… Elle propose aussi des thématiques plus transversales. Pour EDF, qui lance des appels à projets artistiques pour mettre en valeur son important patrimoine industriel, aborder la communication devra permettre d’élargir les possibles. « Les artistes s’attellent à une tâche importante, celle de révéler les sous-entendus, les idées confuses qui se cachent sous l’apparente transparence du langage » rappelle la spécialiste.

La matinée se poursuit donc devant les œuvres. Le « Chapeau de Paille ? », de Francis Picabia, repart des Dadas pour s’interroger sur le sens des mots, « Entrée – pas d’entrée », d’Erik Bulatov, oppose l’image au texte, le « Cogito, ergo sum » de Rosemarie Trockel est l’occasion d’évoquer le sens selon le locuteur… La conférencière lance des pistes de réflexion tout en laissant parler les participants, raconter ce que les œuvres leur inspirent. Retour ensuite dans la salle 3.8 pour le premier atelier pratique du jour avec l’artiste Marianne Mispelaëre. Pendant deux heures et demie, les collaborateurs d’EDF s’essaient à la calligraphie, au graff, à la peinture, aux feutres, pour tenter de trouver leur « désir partagé », avant de l’écrire, collectivement, à l’eau, sur un mur blanc de la salle 26, au cœur du Centre Pompidou.

Des artistes ni coachs ni facilitateurs

« Nous ne choisissons pas des artistes qui travaillent sur le thème de l’entreprise mais leur pratique invite à explorer de manière différente la problématique de nos clients », détaille Éloïse Guénard. « Ils ne sont ni coachs, ni facilitateurs : ils restent des artistes, pour autant, ils doivent prendre en compte le public pour donner du sens à leur projet. » Le fil rouge déroulé tout au long de la journée amène des questions, des discussions et des débats entre les participants. « Les artistes apportent aux entreprises une manière nouvelle d’appréhender les relations, de considérer leurs métiers… L’objectif est que les participants prennent ce qu’ils ont à prendre ici et après, ils verront », encourage Florence Manuguerra. Pour les collaborateurs d’EDF, aucun projet concret ne sortira de la journée, et ce n’était pas le but. Il faudra sans doute plusieurs semaines pour analyser ce qu’une journée telle que celle-ci apporte aux équipes. Mais comme dans le cas des résidences d’artistes, les entreprises décident de s’ouvrir à l’art pour challenger des méthodes et des façons de faire, pour s’ouvrir à un monde différent, apprendre autrement, sans établir de chemin à parcourir avant même d’avoir commencé. Loin des salles de créativité imaginées dans les entreprises, avec formes rondes et couleurs fluos mélangées, la formation professionnelle de l’École pro du Centre Pompidou ramène les participants à leurs ressentis personnels et collectifs, pour travailler autour d’une thématique. Les entreprises déboursent en moyenne 12 000 euros pour une journée comme celle-ci, hors du temps et des codes.

Quand l’artiste entre dans l’entreprise

Les résidences d’artistes en entreprises se multiplient : en apportant un regard neuf sur l’activité, ils valorisent le travail effectué et contribuent souvent à encourager les relations internes. Un pari peu cher, et gagnant.

Les maisons de Champagne accueillent des artistes depuis longtemps. Une manière de mettre en lumière leurs caves et leur marque. Depuis une quinzaine d’années, de plus en plus d’entreprises ouvrent elles aussi leurs bureaux à des artistes. La région de Marseille a été pionnière sur le sujet avec 60 résidences en quatre ans suite à la nomination de la cité phocéenne comme capitale européenne de la culture en 2013. « Les retours des entreprises ont été très positifs, raconte Sandrina Martins, qui gérait le programme. Pour les entreprises, c’est très valorisant en matière d’image, et cela permet de créer du lien social entre les secteurs, les personnes. »

Actuelle directrice du Carreau du Temple à Paris, elle a développé le modèle en organisant des résidences cofinancées par les entreprises (pour en moyenne 15 000 euros), une dizaine par an depuis 2017. « Le but est d’aller dans des milieux éloignés de l’art a priori : cela permet à l’artiste de sortir de sa zone de confort, et aux salariés de découvrir l’art contemporain. Ils partagent alors leurs savoirs et savoir-faire à un artiste, ce qui est très valorisant ! » Pour Didier Janot, responsable de l’agence de communication Horizon Bleu à Reims, l’accueil du peintre François Petit en 2018 a été « enrichissante ». Déjà président d’un club de mécénat, il voulait « aller plus loin ». L’artiste a passé trois mois dans les bureaux ou à l’atelier aménagé au sous-sol pour créer une œuvre. « Il participait à nos réunions et nous donnait son avis sur nos façons de faire. L’équipe a été tolérante et heureuse de transmettre nos métiers. Une fois l’artiste parti, on revient au quotidien et on oublie. Mais je crois que l’on est resté plus ouvert à l’inconnu, que l’on travaille moins en vase clos. Par exemple, on accueille un free-lance dans nos bureaux », raconte-t-il.

« On n’invite pas un artiste en résidence pour développer la créativité, acquiesce Sandrina Martins, mais s’ouvrir à un univers en proposant un travail collaboratif fait partie de l’ère du temps et permet de renouveler sa politique RH. » Reste que beaucoup d’entreprises sont encore frileuses, par peur de l’inconnu, de bouleverser le quotidien, ou par manque de contact dans le milieu de l’art.