“Les femmes ne doivent pas avoir peur de l’échec”
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À 4 ans, vous savez lire ; à 16 ans, vous décrochez votre bac avec mention très bien. Et pourtant, «que va-t-on faire de toi?» s’interrogent vos proches.

J’étais tête de classe et tout le monde s’en moquait. Les professeurs les premiers. Ça peut paraître étrange et pourtant, ça n’était pas il y a si longtemps! «Tu n’as qu’à dire que tu veux être secrétaire. Comme ça, ça ne fera pas de jaloux», me répondait mon entourage à l’évocation de mes choix d’orientation. À l’orée des années 1980, dans un lycée parisien connu pour son excellence, avec des bulletins en or massif, je n’avais pas d’ambition et personne n’en avait pour moi. On projette moins sur l’avenir des filles que sur celui des garçons. Une fille qui réussit, c’est plaisant car ça ne dérange pas, c’est un souci de moins. Ce qui est assez confortable finalement, car la pression diminue. J’y ai trouvé un espace de liberté. C’était finalement aussi bien qu’on ne me dise pas ce que je devais faire, car j’ai choisi mon chemin et je l’ai fait avec d’autant plus de cœur à l’ouvrage.

L’ambition, ça n’est pas pour les filles?

Il y a des qualificatifs qui ne passent pas bien pour une femme. Une ambitieuse, c’est une arri­viste. On dira d’un homme qu’il a de l’autorité. Une femme sera autoritaire, sous-entendu caractérielle. Je l’ai perçu quand j’étais DRH au Quai d’Orsay; les attentes ne sont pas les mêmes. On accepte moins facilement de voir une femme en position d’autorité, ni en position d’expertise. Et on juge beaucoup plus d’un côté que de l’autre.

Vous arrivez à Sciences po presque par hasard. Les femmes se construisent-elles dans l’adversité?

Un obstacle peut couper les ailes ou donner de l’élan. Si j’ai écrit cet ouvrage, c’est pour dire aux femmes de ne pas se laisser intimider par les difficultés. Il ne faut pas avoir peur de l’échec. C’est un rebondissement, pas la fin d’une histoire. Comme le processus de résilience décrit par Boris Cyrulnik: ça n’est pas parce que cela ne se passe pas comme on veut que tout doit s’arrêter. Il y a une exigence de perfection qui pèse fortement sur les femmes. Plus elles avancent, plus on leur demande de correspondre à des modèles très normatifs, à certains canons esthétiques entre autres. On donne une lecture très morale de ce que doit être une femme : «une bonne mère, c’est…». Il leur reste peu de liberté dans la façon dont elles peuvent se réaliser. Une petite fille doit plaire, être sage, obéissante, discrète… comme si elle se définissait dans le regard des autres, ce qui est très aliénant car cela rend fragile. Ces normes sont insidieuses. Comme celle qui veut que toutes les femmes soient mères.

Conciliation de la vie professionnelle et personnelle : vous n’aimez pas ce terme…

C’est surtout l’expression «contraintes familiales» que je n’aime pas. Ce ne sont pas des contraintes car, à notre époque, avoir des enfants relève d’un choix. Travailler et avoir un enfant ne doit pas être vécu comme un problème. C’est en le pensant qu’on aboutit à des idées aussi atroces que la congélation des ovocytes comme le financent Apple et Facebook aux États-Unis. Ce terme de « conciliation » véhicule quantité de préjugés. Il présuppose que le soin porté aux enfants est une affaire de femmes et uniquement de femmes. Il faudrait donc leur laisser un temps dont elles seules auraient besoin pour s’occuper de leur ­progéniture. Reste que le partage des tâches en France n’évolue pas vraiment au rythme du travail des femmes. Le vrai secret d’une conciliation vie familiale-vie professionnelle, c’est d’accepter de n’être parfaite nulle part et d’avoir l’humilité de ne pas en faire un drame.

Au rayon des handicaps typiquement féminins, il y a «faire sa fille». C’est-à-dire?

Cela signifie se demander si on est capable avant de savoir si on en a envie. Chercher à avoir une bonne note et plaire. Attendre que son prince charmant vienne, attendre d’être reconnue et rétribuée… Comme si la réussite des femmes ne dépendait pas d’elles mais d’un autre qui déciderait à leur place. Réclamer une promotion pour une femme, c’est vulgaire, ça ne se fait pas. On est dans le «pas déranger». Revoilà le syndrome de la bonne élève, celle qui ne lève la main que si elle est sûre d’avoir la bonne réponse. En réalité, elles n’ont pas envie qu’on les prenne en faute. C’est plus proche de l’orgueil que de la modestie. Il faut sortir de sa zone de confort, ne pas attendre que le monde soit facile pour se lancer. Essayer quelque chose qu’on n’a jamais fait implique d’être vulnérable, de reconnaître qu’on ne sait pas tout. Dans les milieux professionnels très masculins, l’arrivée d’une femme fait parler. On la scrute, on s’interroge sur ses compétences, son autorité… On s’attache à des détails comme la robe à fleurs que portait Cécile Duflot à l’Assemblée nationale ou le blouson de cuir de Nathalie Kosciusko-Morizet lors de la campagne municipale. Oui, les femmes sont plus exposées. Et alors?

Toujours ce sentiment d’imposture…

Ça commence à l’école. Les enseignants ont tendance à interroger les petites filles sur la récitation apprise la veille. C’est rassurant pour elles, elles savent et auront une bonne note. Un garçon, lui, on va le questionner sur le sujet du cours qui va être évoqué. On tente le coup en se disant qu’il a peut-être lu un livre, vu une émission. Lui va prendre le risque de dire une bêtise, de faire rire les copains et, s’il s’est trompé, ça n’est pas grave car c’est la leçon du jour. Si vous maintenez cette répartition durant des années, vous ne formez pas les jeunes de la même façon. À l’ENA, au concours d’entrée, les hommes ont les plus mauvaises et les meilleures notes. Les femmes ont plus souvent la moyenne. Il y a une prise de risques plus grande du côté masculin.

À la tête de l’ENA, vous tentez d’augmenter la proportion d’étudiantes. Comment?

Mixte depuis 1945, l’ENA ne compte qu’un tiers de femmes par promotion depuis une vingtaine d’années. Une de mes missions est de diversifier le recrutement. Les épreuves orales agissent sur elles comme un couperet. Nous avons lancé un travail pour que les jurys s’attachent davantage à mesurer les compétences objectives et les qualités humaines des candidats : leur réflexion personnelle, leur sens des valeurs, leur motivation, leur ouverture, leur capacité à appréhender la complexité. Il a fallu les lister avec les employeurs publics. Puis former les examinateurs à la lutte contre les discriminations. Pour tester la mo­tivation des candidats, nous avons créé des ­exercices de mise en situation qui permettent à ­chacun de sortir de l’appris, du discours, du ­mar­ke­­­ting de soi-même et qui font apparaître l’écoute, la spontanéité… Résultat, en 2013, 45% de femmes ont réussi le concours contre 34 % ­auparavant.

Êtes-vous pour les quotas?

L’argument selon lequel «ça va venir tout seul», si ça marchait, ça se saurait! Les quotas sont indispensables pour arriver à une masse critique. Il faut banaliser la présence des femmes aux plus hautes fonctions. Cela fait tomber les préjugés. Mais d’un autre côté, une fois que vous êtes dans la génération quota, vous êtes dans la nomination prétexte. Ce n’est pas grave, il faut assumer ça, on a connu pire. J’ai vécu ce procès. On est aujourd’hui accusées de truster tous les postes, certains hommes s’imaginent sacrifiés. Mais les femmes n’ont pas pris le travail des hommes, pas plus que les immigrés le travail des Français! Plus que jamais, la réflexion sur les méthodes et l’organisation du travail doit revenir au centre du débat. Tant que les hauts potentiels seront repérés à l’âge où les femmes attendent et élèvent leurs enfants, elles rateront la marche. Revoir les carrières est urgent, pour tous.

«Vous avez un style de speakerine de TV»: voilà comment vous êtes accueillie au Quai d’Orsay! La haute fonction publique est-elle plus machiste que le secteur privé?

Je ne crois pas. Regardez les médias, l’enseignement supérieur, le monde politique ! Où sont les femmes en responsabilités? À la différence du privé, dans le public, si vous revenez après avoir élevé vos enfants durant dix ans, vous aurez toujours un poste. Les valeurs de service public fondent l’engagement des fonctionnaires. Derrière, il y a cette croyance que comme on est au service des concitoyens, on n’est pas avare de son temps ni de son énergie. Mais parfois, c’est devenu la seule mesure de la performance; le talent individuel s’évalue à la disponibilité. Un ministre a-t-il réellement besoin d’une note à 2 heures du matin hors situation de crise? Sacerdoce, ascèse… Quand je suis entrée au Quai d’Orsay, on m’a dit «tu entres en religion». Une entreprise n’oserait pas un tel vocabulaire pour attirer les meil­leurs. Des hommes font des burn out dont on ne parle pas. Or, quand on s’extirpe de son travail, on revient plus intelligent le lendemain.