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PSA tousse, Mulhouse s’inquiète

Vie des entreprises | Reportage | publié le : 01.12.2008 | Anne Fairise

Crédit photo

Dans le bassin de Mulhouse, la crise automobile n’a pas encore éteint les revendications. Le 14 novembre, à l’appel de la CGT, 50 salariés de PSA Peugeot Citroën et de ses sous-traitants manifestaient route de Chalampé, à Sausheim, devant les grilles du constructeur. Le plus gros employeur du Haut-Rhin, devant les hôpitaux. Chaque jour, les navettes drainent 10 500 salariés vers les huit usines PSA, d’où sont sortis l’an passé 18 % des véhicules made in France. Selon les spécialistes du cru, la « bagnole » représenterait 45 000 emplois indirects. « Tout le monde est attentif à la manière dont Peugeot Citroën respire. La filière automobile représente plus de 50 % des emplois de la métallurgie dans le département », résume Yves Lemaître, secrétaire général de l’UIMM 68.

Depuis l’été, Mulhouse retient son souffle. En août, une semaine de congé supplémentaire a été imposée aux ateliers de ferrage, peinture et montage. Le brusque démantèlement de l’équipe de nuit, le 24 octobre, après trois petits mois d’activité, a marqué l’entrée dans la crise, la fin de 300 contrats intérimaires d’ici à mi-2009 et le début des réorganisations. À la Toussaint, 5 000 salariés ont passé chez eux la « semaine 44 ». Rebelote en novembre. « Un ou deux jours chômés à la maison, ça arrive régulièrement. Mais des semaines complètes, c’est anormal », note, catastrophé, un opérateur du montage. Fin 2008, la production du groupe aura diminué de 30 %. « Avec, au total, vingt et un jours non travaillés pour la majorité des salariés. Les intérimaires trinquent les premiers. Leur départ signe la dégradation des conditions de travail : postes supprimés, jours de congé imposés, mais cadences identiques. Il faut trouver d’autres solutions pour passer la crise », martèle Vincent Duse, délégué CGT du site de Sausheim qui a défrayé la chronique au printemps 2007 avec cinq suicides de salariés. « Sans cause professionnelle avérée », précise toutefois le cégétiste.

Congés « solidaires ». La placide Sausheim n’est pas Sandouville, où l’usine Renault multiplie les débrayages, éreintée par des mois de chômage technique et exaspérée par le plan de départs volontaires imposé par le constructeur au losange. Sur le site alsacien, les « suspensions de séance » n’ont pas amputé les salaires des permanents, sauf des primes de panier et des indemnités de transport. La pluriannualisation du temps de travail, signée en 1999, permet encore d’amortir le coup de frein. « Le salaire est maintenu tant que les compteurs temps comportent assez d’heures, économisées en période de haute activité, pour compenser celles non travaillées », note la direction. « On nous prélève des cotisations chômage sur le salaire, et pourtant on se paie notre propre chômage », soupire un ouvrier. Ici, les compteurs « H + » et « H – » du dispositif de modulation, au bas des fiches de paie, ont été rebaptisés « compteurs chômage ». Pour beaucoup, y puiser n’augure rien de bon. « Si la demande repart, on aura l’obligation de récupérer une partie de la production. Et on se verra imposer une enfilade de samedis matin travaillés. C’est usant d’enchaîner six jours », anticipe un ouvrier de Colmar, qui se lève à 3 heures pour être en poste à 5 h 25.

Mais, pour l’instant, c’est la crainte du chômage partiel qui taraude le personnel. « On n’y a pas été depuis 1999. Avant, toute séance annulée, c’était 40 % de salaire journalier brut en moins. C’est beaucoup », précise un ancien, payé 1 500 euros net après dix-sept ans de chaîne, en deux-huit.

Même crainte chez les sous-traitants de PSA qui ont aussi réduit la voilure. Chez Gefco, logisticien accolé au constructeur, l’arrivée de l’équipe du matin a été repoussée de 4 à 5 heures. À Ensisheim, à 15 kilomètres, le fabricant japonais de guidages linéaires THK a vu débarquer, le 1eroctobre, le président de la filiale France, Akihiro Teramashi, qui a promis de la sueur et des larmes. « Il nous a dit que la concurrence allait se durcir et qu’on comprendrait son discours en 2009. C’est flippant. Les réorganisations sont acceptées sans broncher », note un opérateur.

À Burnhaupt-le-Haut, à 25 kilomètres de là, Faurecia Bloc avant, qui suspend sa production en même temps que PSA, a supprimé son équipe de nuit et puise dans les compteurs. « Les salariés qui voulaient se faire payer, pour les fêtes, une partie des samedis matin travaillés sont effondrés », précise un opérateur payé 1 200 euros net. À Rouffach, à 30 kilomètres, le fabricant de systèmes de climatisation Behr a établi le solde de jours de congé pour chaque salarié, ligne de production par ligne de production. Mi-octobre, 50 étaient en deçà du seuil nécessaire pour amortir les deux à cinq semaines de fermeture programmée. Issue trouvée ? Prendre, par anticipation, des congés ou RTT 2009, indique la DRH de l’équipementier dans une lettre aux managers, qui ont été chargés de faire adhérer les ouvriers à la mesure. Et leur font signer des lettres d’engagement, de gré à gré. « Certains sont poussés à se mettre en maladie. Les pressions ont été dénoncées en comité d’établissement », souligne la CFDT.

Bassin sinistré. « Les entreprises activent toutes les solutions pour tenir jusqu’à la fin de l’année. Mais 2009 s’annonce difficile », reconnaît Yves Lemaître, de l’UIMM 68, qui juge le coup de frein économique similaire à celui de 1993. Depuis mi-octobre, les quatre juristes de la chambre patronale sont assaillis par les adhérents de questions sur l’indemnisation du chômage partiel : « Une habitude perdue depuis les accords d’annualisation du temps de travail », précisent-ils. À la Direction départementale du travail, les demandes de chômage partiel portaient, fin octobre, sur un volume d’heures… presque trois fois supérieur à celui enregistré pour tout 2007 ! « 80 % concernent la filière automobile », indique la DDTEFP.

Pas de bon augure pour Mulhouse, qui n’en finit pas de vivre le déclin d’entreprises ayant fait sa prospérité. Comme le groupe textile bicentenaire DMC, placé en redressement judiciaire en mai. La crise automobile saisit un bassin d’emploi frappé du plus fort taux de chômage d’Alsace (9,3 %). « L’impact est, en partie, masqué par le travail frontalier en Suisse et en Allemagne », indique un expert. Conscient des enjeux, Bernard Jacquelin, directeur de PSA Sausheim, a rencontré, fin octobre, le maire Jean-Marie Bockel, ex-PS rallié à Nicolas Sarkozy, devenu secrétaire d’État aux Anciens combattants. Et qui, dit-on, a obtenu, avant les municipales, un engagement du patron de PSA, Christian Streiff, sur la pérennité du site de l’Est mulhousien.

La ’chambre patronale“ est assaillie de questions sur l’indemnisation du chômage partiel

À l’agence ANPE Gluck, implantée sur le site de l’ancienne filature Schlumpf et spécialisée dans l’industrie et l’intérim, les agents s’efforcent de positiver. « L’intérim représentait, en 2007, un tiers de nos offres d’emploi », rappelle Dominique Arnould, son directeur. Depuis le début de l’année, l’agence a vu l’offre industrielle se rétracter (– 2 %), en dépit du renforcement de 10 % des démarchages d’entreprises. Les effets de la décélération de l’automobile n’avaient pas encore joué, ni en septembre ni en octobre, sur le nombre des inscrits (5 000). Malgré les premières fins de contrats d’intérim. Surtout dans les PME de la filière, abonnées aux missions de quinze jours. A contrario de PSA, qui a moralisé ses pratiques depuis 2003, avec une durée moyenne des missions de six mois. « Du coup, le plein effet de la fin de l’équipe de nuit n’influera sur les statistiques du chômage qu’à la fin du premier trimestre 2009 », reprend Dominique Arnould.

En revanche, l’effet a été immédiat dans la soixantaine d’agences d’intérim maillant Mulhouse. Surtout celles dédiées à l’automobile. Chez Crit Intérim, deux des huit salariés de l’agence automobile vont être redéployés vers d’autres missions : PSA est le plus gros client, son nom figurant sur la moitié des contrats signés. « Le ralentissement général nous pousse à nous repositionner sur le marché des CDD et des CDI », note Mireille Thuet, directrice de la région Est. Les perspectives pour les intérimaires de l’automobile sont peu réjouissantes. « Il sera difficile de leur trouver une possibilité immédiate de rebond dans le département, déjà en proie à une désindustrialisation tardive. Nous leur proposerons des dispositifs de formation », souligne-t-elle.

La logistique en renfort. Adjoint aux finances et au développement économique, Philippe Maitreau temporise : « Nous allons vers des difficultés importantes, et nous le savons. Mais le territoire de Mulhouse a les outils qui lui permettront de rebondir. » Sa botte secrète ? La gestion territorialisée des ressources humaines, la GTRH, pilotée par la maison de l’emploi et de la formation (MEF), créée il y a deux ans. En décembre, la région Alsace va lui confier les manettes d’une plate-forme GTRH dédiée au textile, qui sera ensuite étendue à d’autres secteurs. Comme l’automobile. « L’objectif est de réunir tous les acteurs – entreprises, syndicats, Opca, ANPE, etc. – pour réfléchir à l’évolution du secteur et à la transférabilité des compétences vers les emplois de demain », décrypte Olivier Pihan, directeur adjoint de la MEF. À court terme, l’élu table sur l’implantation d’une plate-forme logistique mi-2009. Crit Intérim va proposer des formations aux métiers de la logistique aux intérimaires sans contrat. Un petit bol d’oxygène dont Mulhouse a grand besoin. Depuis 2001, ses effectifs industriels diminuent de 4,5 % chaque année.

Auteur

  • Anne Fairise