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Où sont passés les emplois Borloo ?

Politique sociale | publié le : 01.12.2008 | Anne-Cécile Geoffroy

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Où sont passés les emplois Borloo ?

Crédit photo Anne-Cécile Geoffroy

Aux États-Unis, Pascal Orain -serait handyman. Bricoleur averti, jardinier à la main verte, il travaille depuis cinq ans pour la société Lys Call Services. « Pour mettre du beurre dans les épinards », explique sans dé-tour ce quadra. Le matin, il est chauffeur livreur, l'après-midi, une fois son premier travail terminé, il tond le gazon, taille des haies ou pose du papier peint au domicile de particuliers. Sophie Tilly, elle, est dog-sitter chez Gardicanin. En clair, elle prend soin des chiens de Franciliens trop occupés pour choyer leur animal de compagnie. De son côté, Alexandre Lecomte travaille depuis deux ans pour Famiclic. À l'ère du tout-ordinateur, le jeune homme, âgé de 25 ans, est attendu comme le Messie par des particuliers au bord de la crise de nerfs quand Internet lâche et que l'imprimante ne répond plus. Corinne Carius est aide-ménagère et garde d'enfants pour la société O2. Et elle ne chôme pas. Sur proposition de son employeur, elle est très vite passée d'un temps partiel à un temps plein. Aujourd'hui elle travaille de 9 heures à 17 heures et, un soir par semaine, elle garde des enfants à leur domicile jusqu'à 20 heures « C'est à deux pas de chez moi. Donc, quand je rentre, je peux encore voir mes enfants. »

De petits boulots en vrais métiers.

Pascal, Sophie, Alexandre et Corinne ont pour point commun de travailler dans les services à la personne et d'intervenir chez des particuliers pour le compte d'entreprises privées. Des PME créées dans le sillage du plan Borloo. À l'époque, la promesse était claire. En trois ans, le secteur devait créer 500 000 emplois : à coups de réduction d'impôts pour les particuliers et d'exonération de charges sociales pour les entreprises. Il s'agissait de transformer une vingtaine d'activités souvent assimilées à des jobs payés au noir en de vrais métiers et un secteur laissé en friche en une véritable industrie, sur le modèle américain. Outre--Atlantique, des mastodontes comme ServiceMaster emploient près de 39 000 salariés.

À l'heure du bilan, le compte n'y est pas. Selon l'Agence nationale des services à la -personne (ANSP), 234 000 em-plois ont été créés depuis le lancement du plan en 2005. Majoritairement des temps partiels. Ramenés à des équivalents temps plein, le résultat fond à 125 000. Pour 2008, le Bipe estime que 35 000 emplois seront créés dans le secteur. Pas de quoi atteindre les 500 000 emplois promis, d'autant que ces prévisions ont été faites avant la tourmente économique de ces derniers mois. De plus, contrairement aux États-Unis, le marché français n'est pas encore en voie d'industrialisation. Il se partage pour le moment entre les associations (avec des réseaux comme l'ADMR) présentes dans l'aide à domicile et les soins aux personnes âgées dépendantes, et les particuliers employeurs.

Près des deux tiers (70 %) des quelque 2 millions de salariés sont employés directement par des particuliers. Et l'on grimpe à 85 % si on ajoute les assistantes maternelles. « Sur les 129 000 emplois créés dans le secteur en 2007, 99 000 l'ont été par les particuliers », souligne Marie-Béatrice Levaux, présidente de la Fédération nationale des particuliers employeurs (Fepem). Les associations ne sont pas en reste. Un réseau comme l'Union nationale de l'aide, des soins et des services aux domiciles (UNA) et ses 1 218 structures ont créé, depuis 2004, 27 000 emplois. « Mais nous recrutons 40 000 personnes par an, précise Emmanuel Verny, le directeur général de ce réseau associatif. Le plan Borloo nous a poussés à nous structurer. Nous avons créé la plate-forme de services France domicile, accessible par Internet. La montée en charge ne se fera pas avant 2009. » En termes d'emplois, le secteur privé reste donc minoritaire avec, grosso modo, 2 % des salariés (100 000 personnes). Si 15 000 structures sont aujourd'hui agréées par l'État pour œuvrer dans les services à la personne, on dénombre 4 653 entreprises en 2008 (contre 710 il y a trois ans), selon le rapport de Michèle Debonneuil, inspectrice générale des finances, chargée de dresser le bilan de ces trois dernières années. Le reste est composé de prestataires associatifs.

L'industrialisation n'est pas gagnée car le secteur privé, minoritaire, est formé de petites structures

Dans le privé on trouve surtout de toutes petites structures, comme Famiclic, qui emploie 18 intervenants, et de rares groupes, comme O2, Acadomia ou encore Viadom. O2 fait travailler 3 000 salariés dans la garde d'enfants, l'entretien de la maison et le jardinage. « Globalement, le secteur privé est aujourd'hui composé de TPE, abonde Camal Gallouj, professeur à l'IAE de Brest et auteur d'Économie des services à la personne (éditions Wolters Kluwer, novembre 2008). Les grosses entreprises sont encore en phase d'expérimentation. Dans les prochaines années, elles prendront le dessus », pronostique l'économiste. BNP Paribas vient ainsi de faire son entrée sur le marché. En partenariat avec Mondial Assistance, la banque a créé une plate-forme de services baptisée Cardif Services. Dans les faits, ce sont pour l'instant 10 salariés qui y travaillent et font intervenir une dizaine de sociétés triées sur le volet. « Chaque jour, près de 2 500 clients souscrivent à notre offre Servissimes, principalement pour l'entretien de la maison », comptabilise Bruno Leresche, responsable de la plate-forme.

Favoriser les entreprises. L'industrialisation de ce secteur n'est donc pas encore gagnée. Et Marie-Béatrice Levaux reste prudente. Car elle perçoit clairement la volonté du gouvernement de favoriser les entreprises au détriment des particuliers employeurs. « Les taux d'allégement de charges accordés aux particuliers employeurs sont deux fois inférieurs à ceux proposés aux prestataires. Alors même que le coût pour l'État d'un emploi créé par un particulier est deux fois inférieur à celui créé par un prestataire », indique-t-elle. Et, pour renforcer l'inquiétude de la Fepem, le projet de loi de finances 2009 contient une mesure visant à réduire encore les allégements de charges de Sécurité sociale de 15 à 10 points.

Pour doper les services à la personne et créer de nouveaux emplois, le gouvernement prévoit un second plan au premier trimestre 2009. Fin octobre, Nicolas Sarkozy a déjà annoncé l'immédiateté de la déduction fiscale de 50 % accordée aux particuliers qui rémunèrent des personnes employées à domicile. Les mesures du plan Lagarde devraient accentuer, de leur côté, la né-cessaire professionnalisation du secteur. Notamment parce que les employeurs peinent à trouver de la main-d'œuvre pour des métiers qui ne font pas rêver. Une majorité de salariés travaillent à temps partiel pour des salaires collés au smic. Dans le secteur associatif, c'est même pire. « 38 % de nos salariés sont rémunérés au-dessous du smic. Nous venons de trouver un accord pour revaloriser les salaires. Nous devrions regagner un peu d'attractivité », assure Emmanuel Verny, à l'UNA. « Si nous proposons des temps partiels, c'est parce que les candidats le demandent, note de son côté Guillaume Richard, P-DG d'O2. 98 % de nos salariés sont des femmes. Elles veulent concilier vie professionnelle et vie familiale. Nous nous adaptons à leurs contraintes. » Les services à la personne abritent aussi toute une frange de la population (étudiants, retraités ou smicards) à la recherche d'un complément de salaire.

Le secteur est gangrené par le turnover. « Je passe mon temps à recruter, constate Claire Alline, à la tête de l'association Abeille à domicile qui intervient auprès des personnes âgées et emploie 85 salariés. Le métier est difficile, donc beaucoup de nos intervenants jettent l'éponge. » Pour fidéliser, elle mise sur la formation. En trois ans, neuf de ses intervenantes ont validé un titre via la VAE. « Et puis n'est pas femme de ménage qui veut, souligne Arielle Bajt, fondatrice de Lys Call Services. Nous avons mis en place des tests à l'embauche pour recruter nos intervenantes. Nous leur donnons une panière de linge et nous voyons comment elles repassent. Et, avant la première intervention, nous formons toutes les recrues. » Reste que les déconvenues sont légion, comme avec la nounou qui lâche son poste sans prévenir l'employeur en laissant le petit dernier à la sortie de l'école.

Les entreprises commencent à construire des filières métiers, comme O2 qui imagine des passerelles entre eux et pousse à des promotions ascendantes. Toutes s'appuient sur la formation. La Fédération des entreprises de services à la personne (Fesp) vient de relancer un grand plan de formation avec l'Opcalia pour faire monter en compétence 8 000 salariés. La Fepem travaille de son côté avec l'Agefos PME pour pousser les particuliers employeurs à envoyer leurs salariés en formation. Reste maintenant à savoir si la crise ne va pas durement affecter ce secteur d'activité encore fragile. « Déjà, des regroupements et des rachats entre prestataires se mettent en place », constate Alain Bosetti, responsable du Salon des services à la personne. Après seulement trois ans d'existence, la restructuration du secteur est déjà en marche.

Un statut social en construction

La Fepem a la sienne, les associations aussi. Restait aux entreprises du secteur des services à la personne à construire leur convention collective nationale. Plus facile à dire qu'à faire ! Voilà trois ans que la Fédération des entreprises de services à la personne (Fesp) réfléchit au périmètre de cette convention. C'est chose faite depuis l'an dernier. « Le facteur déterminant, c'est le lieu de travail de nos intervenants. En clair, le domicile des particuliers, explique Christian Lehr, P-DG de Viadom, vice-président de la Fesp chargé des négociations. Mais comme, par nature, nos professions sont transversales, nous sommes venus percuter d'autres champs, parfois brutalement. »

Concrètement, 52 conventions collectives auraient potentiellement pu dire à la FESP qu'elle venait butiner dans leur pré ! De quoi créer des inimitiés et beaucoup d'incompréhension. La propreté, par exemple, s'est durement opposée aux services à la personne, assurant que l'entretien de la maison était dans son champ. Les paysagistes n'ont pas manqué non plus de faire savoir que le jardin et les jardiniers restaient leur affaire.

À force de pédagogie, la Fesp a réussi à trouver sa place et son dénominateur commun : le domicile de ses clients. « Maintenant que la convention est étendue, tout est clair. Reste à professionnaliser notre secteur. Et nous partons d'un terrain vierge. » Classification, parcours professionnel, prévoyance, couverture sociale... Les partenaires sociaux ont du pain sur la planche. Christian Lehr se donne pour horizon l'année 2009.

751 millions d'heures travaillées en 2007 (hors assistantes maternelles)

207 millions chez les prestataires

544 millions chez les particuliers employeurs

1 644 000 salariés en emploi direct

234 900 salariés employés par des associations

27 500 salariés employés par des entreprises privées

Auteur

  • Anne-Cécile Geoffroy