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Petites alliances et grandes manœuvres

Enquête | publié le : 01.12.2008 | Fanny Guinochet

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Pierre Pouget s'apprête à jeter l'éponge. Ce délégué national CFTC chez AG2R sait qu'il ne passera pas la barre des 10 % aux prochaines élections. « Dans le collège cadres, la CFTC représente à peine 7 %, et 3 % au collège employés », explique cet ingénieur qui a pris sa carte au syndicat chrétien il y a plus de vingt ans. « Une des solutions serait de se rapprocher de FO, mais nos valeurs sont si différentes », confie-t-il. S'allier à la CGC ? « Là encore, ça signifie perdre notre identité », explique-t-il. Un désarroi largement partagé chez les militants. Et pas seulement du côté des petites organisations. Cégétiste depuis plus de vingt-cinq ans, Gérard Verger, n'admet pas que sa confédération ait signé, en avril - avec la CFDT -, la « position commune », qui change les règles de représentativité syndicale. « Un petit arrangement entre amis qui, d'un coup d'un seul, flingue le pluralisme syndical. » Pour ce délégué de la Mutualité sociale agricole (MSA) de Châteauroux, « le syndicalisme n'a rien à gagner à se bipolariser avec une CGT pseudocontestataire et une CFDT pseudoréformiste ». Sans oublier au passage « les 35 heures dézinguées ». La trahison est telle que Gérard Verger a rendu sa carte. Et rejoint, contre toute attente, Force ouvrière. À la MSA, elle représente 16 % des suffrages. Toute la section de Gérard, c'est-à-dire une vingtaine de personnes, a suivi.

Des cas isolés ? « Pas du tout », répond Hubert Landier. Pour cet expert des relations sociales, « alliances, rapprochements, ententes seront légion. Dans les entreprises, les concentrations vont se faire en fonction des intérêts. Les enseignes ne voudront plus rien dire ». Pour ce qui est de la base, il prédit qu'il s'ensuivra une diminution du nombre d'organisations représentées. « Attention, cela ne veut pas dire que FO, la CFTC ou la CGC disparaîtront totalement », précise le consultant. Conseiller social à l'Élysée, Raymond Soubie est, pour sa part, convaincu que « le mouvement de transformation syndical va être important et va partir de la base pour arriver au sommet ». À la CGT, Bernard Thibault n'est pas loin de partager ce diagnostic : « Les proximités vont se faire selon les habitudes que les militants ont déjà de travailler ensemble. »

Comme les autres leaders syndicaux, le numéro un de la CGT n'a donné aucun mot d'ordre. Dans les entreprises, il laisse les tractations se faire. « Les mariages, non ; mais les adoptions, oui », prône Jean-Claude Mailly, le patron de FO. Même son de cloche à la CFTC. Tout juste réélu au congrès de Strasbourg, Jacques Voisin s'attend à « des alliances à géométrie variable ». Et tant pis si les combinaisons promettent d'être multiples. Chez Renault, par exemple, au siège, la CFTC affiche des atomes crochus avec la CFE-CGC, mais sur le site de Flins, c'est plutôt de la CFDT qu'elle est proche.

Les risques de voir la base s'affranchir des appareils demeurent. Si la fusion Unsa-CGC est prévue pour fin 2009, il n'est pas du tout sûr que la greffe prenne sur le terrain.

Risque de marginalisation. Dans ce contexte, tout rapprochement à l'échelon national déstabiliserait un peu plus les adhérents. C'est en filigrane l'analyse de Jacques Voisin. De fait, retrouver la CFDT, avec qui il existe pourtant un passé commun, serait pour lui une hérésie. Hors de question, surtout, d'abandonner les valeurs chrétiennes. Impossible aussi de répondre favorablement aux appels du pied de Bernard Van Craeynest qui rêve, face à une CGT et à une CFDT toutes-puissantes, de créer une « troisième force ». « Je voyais venir le risque de la marginalisation », se félicite le chef de file de la CFE-CGC, persuadé que « les rassemblements seront la seule façon de peser ». Bernard Van Craeynest mise sur son alliance avec l'Unsa. Peu croient à ce mariage de la carpe et du lapin. « Les calculs d'appareils ne fonctionnent pas. Le syndicalisme n'est pas de l'arithmétique. Il va y avoir de la déperdition », prédit Maryse Dumas à la CGT. Et pour cause : l'Unsa Police a déjà annoncé son intention de rejoindre FO. Alain Olive assure se moquer du départ de ces quelques milliers d'adhérents. « Ce qui prime, c'est d'offrir à l'Unsa la visibilité qui lui a toujours été refusée. » Les risques de voir la base s'affranchir des appareils demeurent. Si la fusion Unsa-CGC est prévue pour la fin 2009, il n'est pas du tout sûr que la greffe prenne sur le terrain.

C'est bien là toute la complexité de la nouvelle donne : entre les états-majors et les adhérents de terrain, les stratégies pourraient bien ne pas être les mêmes. Si la CFTC a sauvé sa présence dans bon nombre de branches en obtenant, in extremis, l'abaissement du seuil de représentativité à 8 %, et gardé des garanties d'existence dans certaines entreprises, elle a des raisons de s'inquiéter à l'échelle nationale. Son siège à la table des négociations interprofessionnelles est loin d'être assuré.

Bien implantée dans le secteur public et dans quelques entreprises, la CGT-FO pourrait, elle, manquer de dynamisme à l'échelon national et jouer les seconds rôles. Pour l'heure, Jean-Claude Mailly exclut toute alliance avec une autre centrale. Il se laisse juste la possibilité de mener au cas par cas des actions communes. Sur ce nouvel échiquier, le secrétaire général de FO veut être le plus petit des plus grands. Un exercice d'équilibriste. « Cela va nous obliger à nous positionner différemment, notamment envers le patronat », confie un cadre de l'organisation. Mais FO ne sera pas la seule à revoir sa posture. Jusqu'alors partenaire privilégiée du patronat, la CFTC gagnera à clarifier ses positions. Sans oublier les signataires du texte qui devraient voir leurs rôles bousculés. « La CGT ne pourra plus parier sur la signature des petits. Elle sera contrainte de mieux justifier ses refus », note Hubert Landier.

Syndicalisme de services. Une chose est sûre, en fondant la légitimité des syndicats sur l'élection, la loi du 20 août 2008 oblige les militants à se rapprocher des salariés. « Cette loi transforme les organisations syndicales en machines électorales », regrette Jean-Claude Mailly. « Les positions des confédérations risquent de peser moins que l'engagement d'un délégué qui, sur le terrain, défend avec brio les salariés », assure Bernard Vivier, directeur de l'Institut supérieur du travail. Cela marquerait la fin d'un syndicalisme dogmatique, hérité de la guerre froide, et l'avènement d'un syndicalisme de proximité. La plupart des centrales s'engagent dans cette voie, en développant les services aux adhérents (aide juridique, assistance en matière de stress...).

En attendant, le texte a considérablement tendu les relations intersyndicales. « Nous avons connu un coup de froid », reconnaît Bernard Thibault. « Depuis mai, les échanges ne sont pas simples », confirme Marcel Grignard, négociateur de la CFDT. Les deux confédérations ont beau avoir fait cause commune dans cette opération, il leur faut à présent se démarquer et réaffirmer leur distance avec le Medef, qui les a soutenues. CGT et CFDT savent aussi qu'à plus ou moins long terme elles auront besoin des autres signatures.

Reste que, du côté des « petites » organisations, la rancœur est là. Comment retisser les liens avec ceux qui les ont « sacrifiées » ? Depuis six mois, les tentatives d'actions communes avortent. Le 17 juin, Bernard Thibault et François Chérèque ont défilé seuls contre la déréglementation du temps de travail et pour la défense des retraites. Le 7 octobre, lors de la Journée mondiale pour le travail décent, l'unité n'était pas non plus au rendez-vous. Dans ce contexte, la tenue d'une mobilisation commune en réponse aux dégâts causés par la crise financière relève du casse-tête.

Auteur

  • Fanny Guinochet