Une grogne bien compréhensible
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L'emploi et la défense des 35 heures – autrement dit du partage du travail, aux yeux de ses partisans – sont passés au second plan. Alors que le chômage franchit en janvier le seuil symbolique de 10 % de la population active, que le nombre des RMIstes a bondi de plus de 9 % en 2004 et dépasse désormais allégrement le million, que la job machine hexagonale a créé à peine 17 000 emplois l'an dernier, la grogne sociale se focalise sur le pouvoir d'achat des salariés et des fonctionnaires. Insiders contre outsiders, s'insurgent certains observateurs. Un commentaire un peu succinct.

D'abord parce que, n'en déplaise à Ernest-Antoine Seillière,

le sentiment de nombreux salariés que leur pouvoir d'achat stagne ou qu'il baisse n'est pas qu'une question de « perception » ou de « ressenti ». Si l'on se réfère au salaire moyen par tête, qui prend en compte primes et heures supplémentaires et permet de comparer public et privé, l'austérité salariale est bien réelle. Le pouvoir d'achat des salariés (hors prestations sociales et revenus du patrimoine) n'a augmenté que d'un petit 0,3 % en 2002, a bel et bien reculé de 0,3 % en 2003 et aurait regagné un modeste 0,5 % l'an dernier. Selon le rapport du gouvernement sur les rémunérations et pensions de la fonction publique (annexé au projet de loi de finances pour 2005), les agents de l'État n'ont pas été mieux traités : leur pouvoir d'achat s'est accru de 0,2 % en 2002, a été proche de zéro en 2003 et aurait fondu de… 1 % l'an dernier. Et il s'agit d'une moyenne. L'individualisation des salaires aidant, surtout dans le privé, certains s'en sortent bien, mais d'autres ont dû se serrer la ceinture. L'envolée des prix de l'essence et du logement (ce dernier ne pesant que pour 7 % dans l'indice des prix), des dépenses incompressibles pour les ménages, n'a rien arrangé. Si les salariés continuent de consommer, ils le font en tirant sur leur épargne. De surcroît, en jetant la suspicion sur la fiabilité de l'indice des prix mesuré par l'Insee, le populaire Nicolas Sarkozy, d'autant plus crédible qu'il s'exprimait alors comme locataire de Bercy, a joué les pompiers pyromanes. Et donné corps à l'idée que le pouvoir d'achat des Français était bel et bien grignoté par l'inflation. Le distributeur Michel-Édouard Leclerc en a rajouté une louche avec sa campagne de publicité sur le thème de la vie chère.

L'autre moteur de la grogne salariale, c'est un sentiment très fort d'iniquité

Les grands groupes français affichent une santé insolente, leurs profits flambent – les sociétés du CAC 40 ont gagné 57 milliards d'euros en 2004, soit 23 milliards de mieux qu'un an avant – et les dividendes versés aux actionnaires explosent (un peu plus de 22 milliards d'euros, soit 37 % de mieux qu'en 2003). Longtemps biberonnés au théorème de Helmut Schmidt – « les profits d'aujourd'hui font l'investissement de demain et les emplois d'après-demain » –, les salariés ont aujourd'hui l'impression d'être les dindons de la farce. Les gains réalisés par les entreprises grâce à leurs efforts de productivité ne leur sont pas redistribués sous forme de pouvoir d'achat, ni réinvestis, mais versés à l'actionnaire ou affectés au désendettement. Comment, de surcroît, demander aux collaborateurs des entreprises et de l'État d'être raisonnables lorsque leurs dirigeants ne le sont pas ? Alors qu'ils mettent leurs troupes au régime sec, la plupart des patrons de groupes cotés continuent de s'octroyer des packages salariaux à la limite de la décence (en moyenne 6,3 millions d'euros pour ceux du CAC 40 en 2003) et des revalorisations sans commune mesure avec celles qu'ils consentent à leurs salariés. Tandis que l'affaire Gaymard a accrédité l'idée auprès des fonctionnaires et de la « France d'en bas » qu'une caste privilégiée s'affranchit, sans vergogne et aux frais du contribuable, de leurs difficultés quotidiennes.

Dernier ingrédient de cette pression sur les salaires : l'inquiétude

qu'éprouvent bon nombre de salariés devant les conséquences réelles ou supposées de la mondialisation économique et de la construction européenne sur leur train de vie, leur emploi et leur couverture sociale. Des craintes avivées par la montée du chômage et le sentiment diffus que le pire est encore devant eux. La revendication salariale offre un débouché fédérateur à cette angoisse multiforme, sur le mode « c'est toujours ça de pris ! ».

Voilà donc le gouvernement contraint de lâcher du lest. Mais ses marges de manœuvre sont bien étroites. Rien n'oblige les entreprises à céder à ses exhortations, même si les plus profitables seraient bien inspirées de répondre aux frustrations salariales de leur personnel. Et, s'agissant des fonctionnaires, seule une négociation donnant-donnant, c'est-à-dire salaires contre gains de productivité, permettrait de concilier vraiment rigueur budgétaire et grain à moudre pour les agents de l'État. Ce qui suppose que les syndicats de la fonction publique acceptent de lever le tabou des suppressions d'emplois et des redéploiements de postes.