Éloge du réformisme syndical
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À ceux qui sont convaincus que l'on ne peut plus attendre grand-chose du syndicalisme dans notre pays, il faut conseiller la lecture du livre de François Chérèque. Cet ouvrage comporte d'abord une analyse pertinente de l'état de la société française. Le secrétaire général de la CFDT souligne l'« étrange décalage » entre les profonds bouleversements technologiques, sociologiques ou économiques ayant affecté la société et le mode de représentation de ses solidarités collectives et de ses politiques sociales, bloqué sur le modèle des années 60. « La France a profondément changé ces trois dernières décennies, observe le leader cédétiste, mais tout au long de ces années nous avons toujours remis à plus tard la rénovation de notre contrat social. » La société est passée « après l'économie, après l'entreprise, après les individus, après la politique ». Une « société défaite », dont héritent les nouvelles générations cumulant deux types d'inégalités. Celles que le successeur de Nicole Notat appelle « anciennes », sur lesquelles il ne s'attarde guère. Et les « nouvelles » : disparités entre salariés protégés et non protégés, inégalités scolaires, ségrégation urbaine, persistance des écarts salariaux entre hommes et femmes.

Pour François Chérèque, le regard que les Français portent sur eux-mêmes est faussé par ce qu'il nomme « la victimisation ». Un travers consistant « à mettre en avant le malheur particulier à des fins spectaculaires ou dénonciatrices, sans s'interroger sur ses causes collectives ». Le syndicaliste cite l'exemple des intermittents. Il montre en quoi le régime de chômage des intermittents lui paraît « une forme de superlibéralisme sur fond de superprotection sociale » et dénonce le détournement du débat, qui aurait dû porter sur l'organisation de la production culturelle en France. « On aura attisé des peurs, supprimé des festivals, brandi quelques exemples dramatiques, mais on n'aura pas fait le travail élémentaire de la représentation sociale : donner aux intéressés une explication pertinente de leurs difficultés quotidiennes », persiste et signe le chef de file d'une CFDT mise en porte à faux sur ce sujet.

Avec ce ton, énergique et volontariste, cet excellent essai n'esquive aucun des grands problèmes posés aujourd'hui au syndicalisme. Politique de l'emploi et « flexisécurité », crise de la représentation syndicale, décrédibilisation de la parole politique, désengagement sociétal de l'entreprise, nouveau mal-vivre au travail, redéfinition des places respectives de l'État et des partenaires sociaux dans la gestion de la protection sociale : sur chacune de ces questions, François Chérèque s'exprime sans faux-fuyant, fondant sa pédagogie sur une conviction qu'il résume ainsi : « Soyons réformistes, soyons impatients : impatients de faire. » Un joli point d'orgue sur une belle partition.