LES FEMMES ÉTERNELLES SECONDES
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Secrètement, elles en ont sûrement marre, les pédégères françaises. Le 8 mars est passé mais il revient chaque année comme une corvée. Pour les Anne Lauvergeon d'Areva, les Françoise Gri d'IBM, les Anne-Claire Taittinger de la Société du Louvre, avoir gravi la dernière marche de l'entreprise équivaut à être intronisée de facto icône de la cause féminine. Mais pas de chance pour ces hautes dirigeantes, elles sont si rares qu'on traque chez elles le chromosome mâle qui a fait la différence, l'instinct de squale qui leur vaut d'être chef de bande. Voire on les somme de s'expliquer sur le pouvoir au féminin, le management au féminin, les valeurs au féminin…

Elles incarnent la réussite et font croire à certaines que ça y est, c'est presque gagné. Jusqu'à ce que le limogeage de Carly Fiorina, éjectée de Hewlett-Packard en janvier dernier pour mauvais résultats mais première pédégère à diriger l'une des 50 plus grosses firmes américaines, leur rappelle qu'à l'étranger aussi on reste bien à l'école des garçons. Et que du côté de notre CAC 40 ils n'ont jamais cessé de squatter la cour. Aucune femme n'a jamais réussi à s'y imposer au sommet. Pour les DRH, seules Cathy Kopp, chez Accor, et Sophie Guieysse, chez LVMH, font exception. En France, les femmes ne sont que 7 % parmi les cadres dirigeants alors qu'elles constituent près du tiers des cadres administratifs et commerciaux. Et, du côté des syndicats, hormis la parenthèse Notat, ils sont pour une fois en ligne avec le patronat. Les centrales ont eu beau créer leur réseau de femmes, les états-majors restent très virils. Des bataillons de femmes continuent à se cogner au plafond de verre ou à rester scotchées au plancher collant, comme disent les Québécois.

Les plus optimistes pourront toujours avancer que les Françaises sont épaulées par des systèmes de crèche et de maternelle, insuffisants mais enviés par nos voisins. Ils pourront toujours affirmer qu'il y a du mieux – l'activité féminine est en constante progression : les femmes sont passées d'un tiers des actifs dans les années 60 à 46 % aujourd'hui –, qu'il suffirait que le temps fasse patiemment son œuvre, le rattrapage reste pourtant anormalement lent. « Au rythme où se comblent les écarts, il faudrait attendre 2040, ironise Margaret Maruani, directrice de recherche au CNRS, coordinatrice de l'ouvrage Femmes, genre et sociétés (La Découverte, 2005). Au niveau des études, cela fait quand même trente ans que les femmes ont dépassé les hommes et leur investissement n'est toujours pas récompensé. »

Un pas en avant, un pas en arrière

Plus grave, les sociologues constatent un mouvement bipolaire. D'un côté, des femmes diplômées, cadres, magistrates, médecins… s'en sortent de mieux en mieux, ont le pouvoir d'achat pour payer nounous et baby-sitters. « Le thème de l'égalité hommes-femmes est entré dans les mœurs, les choses bougent », souligne Jacqueline Laufer, professeur à HEC. Mais, à l'autre bout de l'échelle, l'évolution va à rebours. Nombre de femmes sont de plus en plus précarisées. Elles enquillent les petits boulots et jonglent continuellement entre leur famille et leur travail. « On a une politique familiale à deux vitesses, estime la juriste Marie-Thérèse Lanquetin, avec, pour les moins qualifiées, des politiques d'assistance dont l'effet est discriminatoire. »

Davantage que les hommes, les femmes occupent des emplois temporaires (CDD, stages, emplois aidés). Selon l'Insee, elles travaillent à temps partiel cinq fois plus souvent que les hommes. Des mi-temps, quarts de temps largement subis. Elles sont quatre fois plus nombreuses que les hommes à être en situation de sous-emploi tout en souhaitant trimer davantage. « Si, comme les femmes, plus de 3 millions d'hommes travaillaient à temps partiel, il y aurait assurément un vrai débat national », déplore Margaret Maruani.

Autre point noir, la concentration de femmes dans le salariat d'exécution. Plus de la moitié d'entre elles se bousculent dans les emplois de services mal payés : agent d'entretien, assistante maternelle, secrétaire, vendeuse, etc. Et la situation s'est aggravée. Parmi les 6 familles professionnelles les plus féminisées sur les 31 de l'Insee, la part des femmes est passée de la moitié dans les années 80 à 60 % aujourd'hui.

Inégalité supplémentaire, les femmes pointent davantage à l'ANPE que les hommes et y restent plus longtemps. Ceci à tous les âges. Mais le vrai scandale concerne les moins de 25 ans : sortant du système éducatif souvent plus diplômées que leurs homologues masculins, 23 % des jeunes femmes sont au chômage, contre 21 % des jeunes hommes. Et les employeurs peuvent difficilement leur reprocher de s'occuper d'une progéniture nombreuse : c'est à 29 ans en moyenne qu'elles attendent leur premier enfant.

Pour couronner le tout, elles sont moins bien payées. Beaucoup moins bien. Les écarts salariaux sont tels, 25 % en moyenne, que Jacques Chirac s'en est ému, demandant en janvier dernier aux partenaires sociaux de signer des accords ambitieux afin de résorber ces inégalités. Fin mars, un projet de loi devait être présenté pour les pousser à négocier. « Aucun accord salarial ne doit pouvoir être conclu si la négociation n'a pas également porté sur les moyens d'atteindre l'égalité salariale entre les femmes et les hommes, au plus tard en cinq ans », a insisté le président le 8 mars dernier. Car non seulement le rattrapage n'a jamais eu lieu, mais, dans certains cas, l'écart se creuse. « La part des femmes dans les salaires les plus élevés tend à augmenter lentement mais celle des femmes dans les bas salaires ne baisse pas. Aujourd'hui, près de 80 % des salariés à bas salaires sont des femmes […]. Cette proportion est d'environ 10 points supérieure à son niveau du début des années 90 », note un récent rapport sur les inégalités hommes-femmes remis par Françoise Milewski, économiste à l'OFCE, à Nicole Ameline, ministre de la Parité et de l'Égalité professionnelle.

Entreprises discriminantes

Mais, à chercher les coupables, on se heurte à des préjugés inoxydables. « Sociologues, économistes, nous avons un peu trop facilement renvoyé les problèmes à la seule famille, à la double journée…, souligne Margaret Maruani. C'est juste mais cela n'explique pas tout. Les entreprises sont discriminantes, font de la ségrégation au quotidien dans la gestion des carrières, le recrutement… » Dans leur regard sur la maternité aussi. Les femmes sont éternellement perçues comme des mères de famille d'enfants en bas âge, malades, cela va de soi. Et malheur à celles qui doivent réellement s'arrêter. La reprise est fatale.

Trilingue dans une société de formation en langue, Isabelle a dû interrompre son activité à la naissance de sa première fille. « Je n'avais pas le choix. Elle avait de sérieux problèmes de santé. J'ai demandé un congé parental qui m'a été refusé. La boîte voulait se débarrasser de moi. » Isabelle aurait pu se battre, aller aux prud'hommes. « Mais ce n'était pas ma priorité. » Elle négocie son départ et restera cinq ans à l'écart du marché du travail. Pour se remettre en selle, elle accepte un boulot sous-qualifié d'assistante à mi-temps chez un éditeur, avant de suivre une formation de secrétaire de rédaction. Elle travaille désormais dans un groupe de presse pour 2 000 euros brut par mois. Résultat : en quinze ans, elle n'aura pas réalisé de vrai bond salarial. « S'arrêter, c'est repartir de zéro », confirme cette femme de 37 ans qui n'en garde cependant aucune amertume.

Comme elle, beaucoup se résignent. Car si les très récents accords et autres labels Égalité entendent neutraliser le congé de maternité (voir page 18), on reste très loin du compte. Si, en 2003, le taux d'activité des mères s'élève à 80 % avec un enfant de moins de 3 ans, il dégringole à 58 % avec deux enfants dont un ayant moins de 3 ans, constate l'Insee. L'allocation parentale d'éducation (APE) est loin d'avoir facilité l'emploi des femmes. Le rapport remis à Nicole Ameline note un effet « trappe à inactivité ». « En ouvrant l'accès de l'APE aux parents de deux enfants, la réforme de 1994 a entraîné une baisse sensible du taux d'activité des mères de deux enfants dont l'un a moins de 3 ans. »

Garçons brillants, filles laborieuses

Car, dans les têtes, les schémas culturels sont bien ancrés. Toutes petites déjà, les filles intériorisent les rôles. De la maternelle à la porte de l'entreprise, elles pâtissent du manque d'ambition que les parents et l'école nourrissent à leur égard. À ce titre, l'ouvrage d'Hervé Hamon Tant qu'il y aura des élèves (Seuil) est édifiant. Année après année, elles intègrent des filières moins porteuses. Au lycée général, les sections sciences et techniques tertiaires, secrétariat et gestion sont féminines aux trois quarts, comme les sections médico-sociales, alors que les sections sciences et techniques industrielles comportent 93 % de garçons et débouchent souvent sur d'excellents BTS, rappelle l'écrivain. Un constat d'autant plus déprimant qu'elles sont meilleures élèves à tous les étages, y compris au bac. Mais se font rafler la mise à l'orientation. Elles sous-estiment leurs capacités alors que l'assurance des garçons se révèle payante.

Et Hervé Hamon de rapporter les travaux de la chercheuse Mireille Desplats réalisés dans les années 90. Elle a distribué des copies identiques à un panel mixte de profs. Elles étaient mieux notées lorsque le devoir était bon et portait un prénom de garçon et plus sévèrement pour un mauvais travail, toujours lorsqu'il s'agissait d'un garçon. Traduction : pour les mêmes résultats, les profs, qui intègrent inconsciemment les ambitions des familles, jugent les garçons brillants – les filles sont studieuses – lorsqu'ils réussissent mais leur pardonnent moins l'échec. Ils se montrent en revanche indulgents envers les filles, considérées comme laborieuses.

Et, paradoxalement, les femmes du corps professoral cultivent le conformisme. Les enseignantes vont jusqu'à reconnaître qu'elles préfèrent les garçons. « Elles l'assument. Cela ressort de tous les entretiens, de tous les travaux. Elles reprochent aux filles de trop leur ressembler, d'intérioriser les règles. Le garçon est toujours favorisé, y compris quand il se rebelle », répondait le chercheur Christian Baudelot à Hervé Hamon dans son ouvrage.

Résultat, les filles continuent à s'épanouir dans les filières littéraires et tertiaires, subissent moins de pression, mais ont toujours du mal à se vendre sur le marché de l'emploi. En période de crise, nombreuses sont celles, et pas seulement parmi les moins qualifiées, qui adoptent une position de retrait. « Nous vivons une période charnière, pressent Françoise Nallet, dirigeante de Retravailler, association qui accompagne le retour des femmes dans le monde du travail. Nous voyons des femmes en couple avec de nouveaux pères très impliqués dans le partage des tâches se montrer entreprenantes, soucieuses de réussir professionnellement, et des femmes diplômées et non qualifiées qui se projettent d'abord dans le rôle de mères. »

Ce sont encore des indicateurs, note Françoise Nallet, mais qu'il convient de quantifier. À côté de celles qui réussissent, il serait dommage de négliger les plus fragiles, voire les plus désabusées par le monde du travail.

Laurence Parisot
45 ans, P-DG de l'Ifop depuis 1990

« Être une femme m'a plutôt compliqué la tâche. J'ai mis du temps à le comprendre, car je n'ai pas interprété sur le moment certains obstacles comme l'effet d'une quelconque misogynie. Or, à un certain niveau de responsabilité, dans l'entreprise ou en politique, elle est très forte. De manière consciente ou inconsciente, trop souvent encore, les hommes préfèrent travailler avec d'autres hommes. »

Machisme ordinaire
Pas facile de s'affirmer dans un monde de mecs

« Que les femmes veuillent faire carrière, c'est bien ennuyeux. » Marianne, 49 ans, depuis dix-sept ans dans une entreprise de l'électronique, à forte dominante masculine, garde encore en travers de la gorge cette réflexion de son DRH durant son entretien annuel d'évaluation. Bardée de diplômes, cette femme, qui n'a cessé de se former, a occupé des postes qui n'ont pas été reconnus. « À la DRH, j'étais bien placée pour établir des comparaisons.

Mais lorsque j'ai demandé une reconnaissance de mon travail et un réajustement de salaire, cela n'a pas plu. J'ai compris que je n'étais pas dans le bon clan. » De réflexions en harcèlement à peine déguisé, elle a dû quitter son poste pour un autre service qui lui interdit toute évolution de carrière jusqu'à la retraite.

Le sexisme ordinaire dans les univers de « vrais mecs », Véronique, 42 ans, connaît bien. Étalagiste de formation, elle a enchaîné différents jobs, élevé quatre enfants avant de vendre des voitures. Elle est à présent commerciale en PVC, raccords d'évacuation et grilles de ventilation.

Seule femme face à « des négoces eux aussi masculins », elle avoue devoir en faire toujours deux fois plus que les autres. « Il faut montrer qu'on n'est pas là pour rigoler, note-t-elle. Surtout quand on réalise ses objectifs.

« Quelques mois après mon arrivée, je me suis rendu compte qu'à travail égal j'avais un différentiel de 400 euros avec mes petits collègues. Je suis aussitôt montée au créneau. Mon patron s'est engagé à rectifier le tir, mais ce n'est pas évident car il a doublé mes objectifs. » Dans ses relations de travail aussi elle reste vigilante. « Dans le métier de l'évacuation, on parle en mâle et en femelle.

Un des chefs s'amuse souvent à dire qu'il faut humidifier les lèvres pour accepter le mâle. Un bon calembour, je suis preneuse, mais, là, c'est vraiment lourdingue. » Véronique pense qu'il y aura moins de problèmes avec la nouvelle génération.

Dominique Reiniche
49 ans, P-DG de Coca-Cola Entreprises Europe depuis 2003

« Ma nomination a vraisemblablement agi comme catalyseur pour les femmes : « Oui, c'est possible d'accéder à un haut niveau de responsabilité ! » Et puis j'ai encouragé les femmes à oser, à dire ce qu'elles souhaitent faire, presque à sortir de l'ombre où on les a trop cantonnées. Pendant très longtemps, l'éducation et la structure familiale ont moins poussé les filles à avoir de l'ambition professionnelle. »

Chômage par sexe au sens du BIT, janvier 2005 (en %)Salaires mensuels pour un plein-temps selon la catégorie sociale et le sexe (en euros)