LE BOOM DES RÉSEAUX FÉMININS

Ce jeudi 24 février, comme tous les derniers jeudis de chaque mois, elles sacrifient au rite du networking coktail. Ce soir-là, à l'initiative de European Professional Women's Network (EuropeanPWN), un réseau européen de femmes cadres, elles sont une cinquantaine à se presser au premier étage de chez Nicolas, place de la Madeleine, à Paris. Beaucoup sont là pour la première fois, poussées par la curiosité. Elles jettent des regards furtifs sur les badges portant nom et prénom. Et elles « réseautent », pour reprendre l'expression de Marie-Claude Peyrache, ancienne directrice exécutive de France Télécom pour l'Ile-de-France, très active dans les réseaux de femmes cadres.

Vicky, une jeune Américaine fraîchement débarquée à Paris pour travailler dans un labo pharmaceutique, cherche des contacts, Marie-Christine, une habituée, cadre internationale en recherche d'emploi, a passé un entretien avec une chasseuse de têtes. « Quand on n'appartient pas à une association professionnelle, on se sent très isolée, résume Sophie, informaticienne. Alors, soit on devient franc-maçonne, soit on fait de la politique. » Ou alors on tisse les liens qui font cruellement défaut pour réussir.

Les diplômées font peur

Pendant des siècles, les hommes ont eu l'habitude de passer au fumoir parler affaires. Ils se connaissent, se cooptent. Les femmes commencent seulement à se rendre visibles et savent que leur faible place dans les réseaux constitue un facteur supplémentaire de leur exclusion des sphères du pouvoir. En Europe, 8 % des sièges aux conseils d'administration des 200 plus grandes entreprises européennes sont occupés par des femmes, relève EuropeanPWN.

Du coup, depuis moins de trois ans, les femmes sont passées à l'offensive. Des associations d'anciennes diplômées aux réseaux féminins dans les entreprises privées ou publiques, telle Administration moderne, qui regroupe une centaine de femmes fonctionnaires, en passant par les associations d'entrepreneuses ou d'indépendantes (femmes juristes, architectes…) et par des réseaux plus fédérateurs organisés en clubs ou en associations, on en dénombrerait pas moins de 2 000. Une révolution. « Car, jusqu'à présent, les Françaises, individualistes, n'ont jamais eu l'habitude de chasser en meute », constate Danièle Rousseau, fondatrice du réseau Dirigeantes. Mais le besoin était criant et le succès ne se dément pas.

Certes, approches et moyens diffèrent : dîners-rencontres, ateliers-débats, échange de bonnes pratiques, coaching ou encore publication d'études et d'ouvrages… Mais tous ces réseaux entendent favoriser la mixité jusqu'aux sommets et lutter contre les stéréotypes. « Les diplômées font peur. Soit elles sont perçues comme trop ambitieuses et c'est louche, soit trop parasitées par leur vie de famille. Il y a toujours un truc qui ne va pas », constate Marie-Christine. Mais les femmes elles-mêmes se sous-estiment. « Avant d'entrer en lice pour un poste, une femme trouve son CV pas assez vendeur. Elle privilégie le travail d'équipe. Un homme va foncer », constate Céline Ricocé, responsable du réseau Accent sur elles d'Accenture qui organise réunions et débats pour ses 500 adhérentes, consultantes et clientes et planche avec des groupes de travail mixtes sur la parentalité et les évolutions de carrière. Des réseaux qui ne veulent ni de l'étiquette clubs de bonnes femmes ni de celle de féministes version années 70. « Cette distanciation est très française, très ancrée dans la culture égalitaire. Il ne faut surtout pas se démarquer sur le genre, analyse la Franco-Suisso-Canadienne Avivah Wittenberg-Cox, fondatrice de EuropeanPWN. Et pourtant, les différences sont là et il faut y remédier. » Revue de détail des réseaux féminins qui comptent et de leur modus operandi.

GEF, Grandes écoles au féminin

Des diplômées ambitieuses

Grâce à une batterie d'études, à un observatoire des femmes diplômées, GEF entend bien changer la donne « pour toutes les autres ». Même si ses adhérentes ne représentent que 0,8 % des diplômées et 1 % des cadres en France. « Si l'on s'appuie sur une antériorité de trente ans, le constat est double : la montée en puissance des femmes a été rapide dans les grandes écoles mais reste freinée dans l'entreprise. Nos études tentent de savoir pourquoi elles n'occupent pas les postes où elles devraient être », explique Véronique Préaux-Cobti, diplômée de l'ESCP-EAP, ancienne consultante et aujourd'hui cofondatrice avec AvivahWittenberg-Cox de Diafora Consulting, spécialisé dans le management de la diversité.

GEF intervient dans les réseaux d'anciens, organise des happy hours, des ateliers-conférences et des formations au marketing de soi. « Si les femmes n'ont pas de modèle de réussite, elles sont ambitieuses et placent leur carrière professionnelle au tout premier plan. Mais il faut casser le décalage qui existe entre les femmes et ce qu'elles revendiquent et la vision qu'en ont les hommes. » Lors d'un sondage réalisé par Ipsos pour GEF publié en février, 88 % des 2 700 diplômées de ces grandes écoles interrogées travaillent à temps plein, alignent cinquante heures par semaine, et 71 % d'entre elles se déplacent quatre jours par mois. On est loin de l'image des mères scotchées au foyer.

Création : 2002.

Des anciennes d'écoles de management créent ce club, bientôt suivies par des ingénieures.

GEF réunit huit réseaux au féminin : HEC, Essec, ENA, Centrale Paris, ESCP-EAP, Insead, X et Mines.

Présidente : Véronique Préaux-Cobti.

Membres : potentiellement, les 13 000 diplômées des huit grandes écoles.

[Grandesecolesaufeminin.net]

EuropeanPWN

Assurer la promotion professionnelle

European Professional Women's Network (EuropeanPWN) est implanté dans 12 villes du continent. « Le réseau est très ouvert. L'objectif est d'apprendre entre générations, souligne Avivah Wittenberg-Cox, ancienne consultante en communication, cofondatrice de Diafora Consulting, spécialiste de la diversité. Et de construire un modèle pour que les femmes qui se réunissent trouvent un véritable encouragement. Le besoin d'y croire est très fort. »

Outre les networking cocktails organisés un jeudi par mois, EuropeanPWN a mis en place des forums de discussion sur Internet doublés d'un système de coaching en ligne où les mentors font partager leur expérience. « On parle trop du plafond de verre. Tout l'échafaudage est à revoir, poursuit la fondatrice. Le système, conçu pour des hommes et par des hommes, doit être entièrement révisé. » EuropeanPWN compte un club VIP qui regroupe Bernadette Andrietti, DG d'Intel France, Karen Guerra, vice-présidente de Colgate-Palmolive France, Agnès Touraine, ancienne pédégère de Vivendi Universal Publishing… Et un think tank piloté par Margaret Milan, fondatrice d'Éveil et Jeux.

Création : 1996.

Fondatrice :

Avivah Wittenberg-Cox.

Membres : 2 000 dont 800 en France, essentiellement cadres et cadres supérieures ; 80 % sont salariées, 20 % sont entrepreneuses ou consultantes. 28 nationalités. Âge moyen : 38 ans.

[EuropeanPWN.net]

InterElles

Des femmes dans un univers techno

« Dans la chasse aux talents, il serait dommage de se priver des femmes. Mais, difficulté supplémentaire dans l'environnement scientifique, seules 25 % de femmes sortent des filières d'ingénieurs. Nous devons les convaincre d'intégrer nos entreprises », résume Catherine Ladousse, cadre dirigeante chez IBM. Les séduire est un enjeu majeur pour les adhérentes d'InterElles. « Grâce à la sensibilisation des recruteurs, le pourcentage de femmes cadres est passé de 6 % à 16 % en onze ans, explique Sylvie Rançon, directrice du personnel de Schlumberger, pionnier de la diversité.

Cela peut sembler peu, mais nous travaillons sur des plates-formes pétrolières, dans des endroits reculés… Notre objectif est d'atteindre 40 % de femmes cadres en R & D. »

À France Télécom, en 2004, plus de 40 % des recrutements externes ont concerné des femmes « Nous nous sommes focalisés sur les métiers commerciaux et techniques », souligne Philippe Sanglier, responsable RH chargé de la diversité. Avec l'association des cadres sup de l'opérateur, un programme de mentoring accompagne les étudiantes de grandes écoles françaises et étrangères. InterElles diffuse les bonnes pratiques, organise une conférence annuelle thématique, planche sur les évolutions de carrière et sur l'équilibre entre les temps de vie et de carrière. Et se veut « force de propositions » dans chaque entreprise adhérente. « L'air de rien, pouvoir travailler chez soi avec une ligne ADSL est une vraie révolution », souligne Annick Matthieu, responsable de la diversité chez IBM.

Création : 2001.

Naissance informelle à l'initiative de femmes dirigeantes issues d'IBM, de France Télécom, de Schlumberger et de GE Healthcare. Ont ensuite rejoint le réseau Air liquide, EDF et l'Agence spatiale européenne.

Arborus

Démontrer la performance des femmes

« Sortons du discours sur la victimisation et prouvons que les femmes sont source de plus-value pour l'entreprise », déclare Cristina Lunghi, ancienne consultante en communication, qui milite pour impulser des valeurs féminines dans l'entreprise et défendre une autre idée du management. Très introduite dans la sphère publique, la présidente d'Arborus a notamment planché sur le projet de loi Génisson. Partenaire du développement du label Égalité défendu par Nicole Ameline, l'association a été chargée d'une mission par la ministre de la Parité pour accompagner les entreprises dans la mise en place de stratégies pour l'égalité entre hommes et femmes.

« Tant que les mentalités ne changeront pas, les femmes continueront à se heurter à des modèles qui ne sont pas les leurs. En marge d'un travail sur l'identité et les représentations, il est nécessaire de mettre en place des actions RH concrètes : reconsidérer certains modes d'évaluation, l'organisation du temps… » Cristina Lunghi attend du débat sur le vieillissement qu'il recadre les parcours professionnels des femmes en fonction des cycles de vie. Elle a déjà travaillé dans ce sens avec Dexia Banque. « L'égalité ne se décrète pas, elle s'organise. Il faut casser le moule, sinon les femmes les plus culottées quitteront l'entreprise pour créer leur structure. » Arborus s'est également rapproché de Ni putes ni soumises ; des cadres du réseau apportent aussi leur soutien à de jeunes diplômées issues de quartiers défavorisés pour leur permettre d'accéder aux codes de l'entreprise.

Création : 1995.

Fondatrice : Cristina Lunghi.

Membres : 350 dont 10 % d'hommes.

Arborus accompagne les entreprises dans la promotion de l'égalité hommes-femmes.

[Arborus.org]

HRM Women

Mettre les pieds dans le plat

« Les sondages, les réflexions, tout ça c'est très bien, mais maintenant on doit mettre les pieds dans le plat », assène Éliane Moyet-Laffon, chasseuse de têtes depuis trente ans. À 61 ans, celle qui se fait parfois taxer de pétroleuse, juge ses cadettes un tantinet timides. « Les femmes sont dans le syndrome de la gentillesse et de la compétence. Or celui qui arrive au sommet, c'est le plus costaud. Mais pas question pour autant de faire semblant d'être un homme ni de jouer les fifilles. On est ce qu'on est. Les femmes se laissent trop enfermer dans des discours sur les qualités féminines. »

En outre, la période est propice, juge la fondatrice de HRM Women (HRM pour human resources management). « Les entreprises vont avoir besoin de compétences. Nous sommes les immigrées des années 60. Profitons-en ! » Et c'est l'occasion de répondre à la demande des femmes et des hommes de travailler autrement. L'association intervient auprès des DRH pour leur proposer des mesures concrètes afin d'améliorer la place des femmes et organise des conférences-débats dans les grandes écoles et les facs pour préparer les futures diplômées à affronter le monde du travail. « Par ailleurs, il est nécessaire de se rapprocher des autres réseaux. On serait plus fortes. Même s'il y a des nuances dans les approches. Et qu'on ne parle pas toutes des sujets qui fâchent comme les écarts salariaux. Et pourtant, entre 25 et 30 % de différence, ce n'est pas rien. »

Création : 1998.

Fondatrice : Éliane Moyet-Laffon.

Membres : 100, surtout des cadres supérieures d'entreprise.

[Clubwomen.org]

67 % des femmes cadres n'encadrent… aucun cadre, contre 46 % s'agissant des hommes

Étude Apec, « Cadres : le temps des femmes », mars 2005.

Isabelle Parize, 47 ans, DG adjointe du groupe Canal + depuis 2004

“En sortant de l'ESCP, je voulais être analyste financière dans une banque américaine. Impossible, pour une femme. Il y a dix-sept ans, à mon retour de congé maternité, on m'a écartée un temps de l'opérationnel. Depuis, la société a évolué. Les dirigeants, hommes ou femmes, subissent la même pression. La journée de la femme, je suis presque contre. Cela nous « quotaïse ». Arrêtons de nous poser en victimes.”