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Quelle réaction syndicale à la montée du vote FN chez les ouvriers ?

Débat | publié le : 01.06.2002 |

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« Le syndicalisme a le devoir de donner toute leur place aux immigrés, et à tous les niveaux. »

BERNARD THIBAULT Secrétaire générale de la CGT.

La CGT ne se résigne pas à ce que de nombreux salariés, dont près de 30 % des ouvriers, aient voté Le Pen. Montrer que ses propositions économiques et sociales sont rétrogrades ou absurdes est nécessaire mais ne saurait suffire. Pour être efficace, toute action contre l'influence du Front national doit s'inscrire dans le projet d'en finir avec l'insécurité sociale et professionnelle, qui est à la racine de toutes les insécurités. Ayant déçu beaucoup d'espoirs et laissé fermenter bien des inquiétudes, les partis démocratiques, en l'espace de deux décennies, ont altéré la confiance dans leur capacité à promouvoir des solutions conformes aux attentes sociales. L'insertion difficile dans le monde du travail, le chômage massif, les licenciements, restent des données persistantes frappant durement ceux qui sont socialement désavantagés, tirant vers le bas ceux qui ne peuvent pas se prévaloir de qualifications élevées. Nous sommes un des pays d'Europe où les inégalités de salaires sont les plus importantes, la concentration en bas de la hiérarchie la plus forte et l'utilisation du travail intérimaire la plus intense. Loin de mettre en cause le développement de l'emploi précaire, trop d'analystes politiques et économiques entérinent le principe de l'irresponsabilité des entreprises à l'égard des dégâts sociaux dus à leurs objectifs de gestion ou à leurs erreurs. Ils s'acharnent à stigmatiser les dépenses publiques alors que la plupart des carences ne pourront pas être éliminées sans un renouveau des politiques et une relance des investissements publics. « Les collectivités sont des partenaires vis-à-vis desquels les entreprises doivent faire preuve de transparence et de loyauté : chacun dans la société a des droits et des devoirs. » Nous approuvons ces formulations d'un conseil économique et social régional, et nos organisations sont prêtes à engager leur responsabilité sur ces terrains de lutte et de négociation.

Le vote FN, pour partie vote protestataire, entretient un rapport étroit avec les préjugés racistes et xénophobes que cette organisation a réussi à installer dans les esprits. Ils visent en particulier la population originaire du Maghreb, profondément touchée par le recul général de l'emploi industriel. Ces préventions, alimentées par les séquelles non digérées du passé colonial de la France, sont réactivées par la montée de la délinquance, du vandalisme et des incivilités dans les quartiers où l'on a concentré les populations les plus fragiles. Les conflits de voisinage ont trop souvent pris le pas sur les solidarités collectives, elles-mêmes étouffées par le refus fait aux immigrés d'accéder à toute forme de citoyenneté. Le dénigrement de la qualité de citoyens français à part entière que leurs enfants doivent affronter peut favoriser les pires formes de repliement identitaire. Cette tension existe également ou se prolonge dans les entreprises. Ici ou là, certains militants et certaines organisations ne prennent pas ce problème « à bras-le-corps », par un manque de vigilance, de courage ou de conviction. Le syndicalisme a l'impérieux devoir de combattre le racisme et la xénophobie, en redonnant confiance dans l'action syndicale solidaire, nationale et internationale ; en donnant toute leur place aux immigrés et aux Français issus des différentes générations de l'immigration, à tous les niveaux de responsabilité syndicale.

« Le rôle des corps intermédiaires est de rendre la société plus intelligible à elle-même. »

FRANCOIS CHÉRÈQUE Secrétaire général de la CFDT.

Les syndicats ont montré, le 1er Mai, qu'ils savent répondre présent au rendez-vous de la démocratie. Mais la lutte contre le FN exige aussi une action quotidienne dont l'efficacité dépend étroitement de la qualité de notre diagnostic. Quoique persistant, ce mouvement reste avant tout porteur d'une protestation. De qui ? L'image d'un électeur quinquagénaire, masculin, ouvrier industriel ou chômeur, et naguère communiste, a un peu vieilli. Cet électorat compte désormais des jeunes, des cadres moyens, des petits patrons, des habitants de petites communes et de zones semi-rurales. De plus, la composition de l'électorat ouvrier a changé : nous n'avons plus seulement affaire aux salariés des grandes chaînes de montage de l'industrie lourde, mais aussi à des salariés issus de petites structures et de métiers mêlant fonctions de production et de services, plus exposés à l'instabilité de l'emploi et à la pression de la demande.

Protestation contre quoi ? L'insécurité, certes. Le mot recouvre une demande explicite de lutte contre la délinquance dont il faut traiter à la fois les responsabilités individuelles et les racines sociales, et une demande plus implicite de sécurité socioprofessionnelle. Contre le sentiment du déclin du politique ensuite : l'idée s'est installée que l'essentiel se décide à Bruxelles et dans les conseils d'administration des multinationales. Cette crise de confiance dans l'efficacité de la démocratie est particulièrement dévastatrice dans un pays où l'imaginaire jacobin confie tant à l'État. Protestation enfin contre une société perçue, à tort ou à raison, comme secrètement aristocratique : le vote FN, comme une partie du vote d'extrême gauche, exprime un choix antisystème et résulte aussi d'un déficit de dialogue social et politique qui interroge tous les partisans de la réforme, dont la CFDT.

Pour réduire ces inquiétudes, il faut agir, sécuriser les trajectoires socioprofessionnelles et reconstruire une société d'opportunités : en transformant les risques d'instabilité en chances de mobilité au moyen d'une offre de formation capable de rouvrir des perspectives d'avenir pour chacun et à tout moment ; en favorisant l'intégration par l'emploi, en attirant les investissements privés dans les zones urbaines dévitalisées et en luttant contre les discriminations à l'embauche qui renforcent le sentiment d'exclusion. Mais il faut aussi contrer le sentiment du déclin : à cet égard, la Confédération européenne des syndicats et ses adhérents doivent peser pour qu'advienne une Europe sociale et politique capable de réguler la mondialisation, d'en amortir les secousses et d'offrir à ses peuples la taille critique nécessaire pour combler le sentiment d'impuissance des États. Enfin, notre société a besoin de procédures plus participatives permettant à chacun de se sentir partie prenante des réformes et de réduire l'écart entre les élus et la France réelle. En ce sens, le rôle des corps intermédiaires n'a jamais été aussi central : il s'agit tout bonnement de réorganiser la parole collective, d'énoncer plus clairement les tensions sociales et de rendre notre société plus intelligible à elle-même. La CFDT y veillera.

« Nous ne devons pas laisser croire que le libéralisme économique est inéluctable. »

MARC BLONDEL Secrétaire général de Force ouvrière.

Pour faire une réponse lapidaire à votre question, nous dirions qu'il s'agit de rester fidèle au rôle du syndicat, à savoir défendre et représenter les intérêts matériels et moraux des salariés, chômeurs et retraités, en toute indépendance.

Ce qui, a contrario, signifie ne pas rentrer dans une mécanique d'institutionnalisation, avoir une conception exigeante de la pratique contractuelle, ne pas hésiter à construire un rapport de force si nécessaire et ne pas laisser croire que certains choix sont inéluctables, comme le libéralisme économique.

Par définition, le syndicalisme que nous représentons est, depuis ses origines, opposé à toute discrimination, à tout racisme, xénophobie et antisémitisme. Il est profondément attaché à l'égalité républicaine et à la solidarité de l'ensemble des salariés.

Les scores réalisés par le Front national à l'élection présidentielle sont d'abord le signal fort d'une angoisse, de mécontentements, d'insatisfactions.

Comment ne pas voir que les questions de chômage, de précarité, de pouvoir d'achat, de retraite, d'inégalités croissantes ont lourdement pesé ?

Il ne s'agit pas de condamner les salariés qui se sont exprimés en tant que citoyens. Il est plus que temps que ceux qui dirigent, tant sur le plan public que sur le plan privé, sortent de leurs certitudes pseudo-modernistes, voire parfois de leur arrogance, qu'ils sachent écouter et répondre.

Du côté des pouvoirs publics, depuis de longues années accoutumés aux dogmes du libéralisme économique, il faudrait enfin comprendre que la logique consensuelle est une logique par défaut qui sert de terreau au totalitarisme.

Du côté du patronat, celui-ci doit cesser de vouloir négocier quand il en a envie, selon sa méthode, dans une logique du « c'est à prendre ou à laisser » à laquelle, malheureusement, certains syndicats se sont pliés.

Comment peut-on se satisfaire du retour des valeurs républicaines et jouer la désagrégation sociale en prônant la négociation au niveau de l'entreprise, ou en choisissant le modèle anglo-saxon pour la Sécurité sociale ? Comment préconiser une société du risque quand le chômage et la précarité s'enkystent ? De même, comment mettre en exergue l'égalité en privatisant les services publics ? Ou comment louer la nécessité du retour du politique en n'expliquant pas les tenants et les aboutissants de la construction européenne ?

Même s'ils ne l'avouent pas publiquement, pouvoirs publics et patronat doivent comprendre que leur comportement a favorisé le vote Le Pen et, surtout, ils doivent en tirer les conséquences.

Tel est l'enjeu. Si rien ne se passe, si tout se poursuit comme avant, alors le danger est devant nous. C'est maintenant que sur le plan démocratique et républicain la période est historique.

Force ouvrière ne se taira pas. Nous sommes disposés à négocier de bonne foi, tout comme nous sommes prêts à agir. C'est en respectant les salariés, en répondant à leurs attentes, en étant indépendant et déterminé que le syndicalisme sera efficace pour faire respecter les droits collectifs et individuels ainsi que les valeurs républicaines.