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Les policiers nettement plus gâtés que les gendarmes

Vie des entreprises | MATCH | publié le : 01.02.2002 | Isabelle Moreau

Crédit photo

Les forces de l'ordre sont rentrées dans le rang, les uns dans les commissariats, les autres dans leur caserne. Mais l'alerte de la fin de l'automne 2001 a été chaude. Jamais un gouvernement n'avait dû affronter simultanément la grogne des policiers et la fronde des gendarmes. Ce qui a mis le feu aux poudres ? Chez les policiers, pêle-mêle, la montée de l'insécurité (sept d'entre eux ont été assassinés en 2001), un manque de reconnaissance, la surcharge de travail, la mise en place chaotique de la nouvelle police urbaine de proximité, reconnaissable à sa tenue bleu marine dessinée par Balmain. Mais aussi la loi sur la présomption d'innocence, qui entraîne, alors que la délinquance juvénile s'envole, « la quasi-impunité des mineurs », au dire de Frédéric Eloir, commissaire à Mantes-la-Jolie. « Ici, on a plus de 200 gardes à vue par mois. Et un tiers concerne des mineurs… » Pour le commissaire divisionnaire Marc Caliaros, chef du district de Mantes, « la loi sur la présomption d'innocence a, certes, des effets pervers, mais ce qui manquait, c'était le détonateur ». Le meurtre de deux gardiens de la paix, en octobre 2001, dans le Val-de-Marne, a été « la goutte d'eau qui a fait déborder le vase », souligne Joaquin Masanet, secrétaire général de l'Unsa Police, première organisation aux élections professionnelles. Les policiers sont descendus en masse dans la rue pour réclamer des effectifs supplémentaires et une revalorisation de leurs salaires. Un scénario relativement classique dans la police mais… jusqu'alors totalement inusité chez les gendarmes, privés, comme tout militaire, du droit de grève et de droit syndical. Et pourtant, les « képis » ont, pour la première fois, osé franchir la ligne blanche. « La colère grondait depuis une décennie », reconnaît un gendarme d'une unité de recherche de province. En 1989, la gendarmerie a en effet connu une première crise, marquée par l'envoi de lettres anonymes aux élus locaux et à la presse. « Aujourd'hui, explique Jacques Revise directeur de la rédaction de l'Essor de la gendarmerie, les gendarmes veulent la considération des pouvoirs publics et surtout de leur hiérarchie. »

« On a le sentiment d'être cocus »

C'est la mise en place de la réduction du temps de travail dans la fonction publique qui a mis l'ancienne maréchaussée en ébullition. Même si les gendarmes savaient qu'ils ne pourraient pas bénéficier des 35 heures en raison de leurs obligations de service, ils espéraient au moins une compensation. Les avancées sociales obtenues après la crise de 1989 – comme la possibilité de prendre des quartiers libres – « s'étaient réduites comme peau de chagrin », observe Léon Lebrec, président de l'Union nationale du personnel en retraite de la gendarmerie (UNPRG). Dans les unités de province qui ne comptent parfois que six hommes, les contraintes de service sont en effet particulièrement lourdes. Le premier mouvement de « révolte » a eu lieu là où le ministère de la Défense ne l'attendait certainement pas : dans la cour de l'Élysée, où, lors d'une répétition, en octobre, des gardes républicains ont refusé de rendre les honneurs. Certains d'entre eux n'avaient pas eu de repos dominical depuis le mois d'août. La suite est connue. « C'était spontané », analyse le général Henri-Charles Puyou, responsable des ressources humaines à la Direction générale de la gendarmerie nationale.

Le Premier ministre a eu beau rappeler que, pour lutter contre la délinquance, les effectifs dans la police auront augmenté de 11 % et ceux de la gendarmerie de 4 % entre 1997 et 2002, rien n'y a fait. Pour les 145 000 fonctionnaires de police et les 100 000 gendarmes – dont le gros des troupes est composé de la gendarmerie départementale (65 000 képis à barres blanches) et de la gendarmerie mobile (17 000 képis à barres jaunes) –, le compte n'y était pas. Les ministres de l'Intérieur et de la Défense ont dû consentir d'importantes rallonges budgétaires. « La comparaison entre police et gendarmerie a joué de la manière la plus négative qui soit », explique Jean-Michel Palagos, directeur de la fonction militaire et du personnel civil au ministère de la Défense. Lorsque Alain Richard dévoile les mesures concoctées par le gouvernement, fin novembre, lors du Conseil supérieur de la fonction militaire, les gendarmes connaissent les avancées obtenues la veille par les policiers, après l'accord signé entre l'Unsa police et Daniel Vaillant. La surenchère était inévitable. L'accord, intervenu huit jours plus tard, après qu'Alain Richard a revu sa copie, réveille aujourd'hui l'appétit de certains syndicats de police non signataires du texte du 29 novembre.

« On a le sentiment d'être cocus », résume élégamment Jean-Luc Garnier, secrétaire général d'Alliance, affiliée à la CGC, deuxième syndicat chez les gardiens de la paix, qui maintient la pression sur le gouvernement, tout comme le syndicat général de la police (SGP FO).

À l'arraché, les gendarmes ont obtenu 152,50 euros net de plus par mois, soit l'équivalent d'un treizième mois; les policiers 110 euros. Pour ces derniers, l'allocation de maîtrise passe de 1 100 à 2 200 euros par an et, pour policiers et gendarmes, l'indemnité de sujétion spéciale (ISS) – l'ancienne prime de risque – est fixée à 22 % de la rémunération (elle s'échelonnait de 18 à 22 % auparavant). Mais les uns et les autres ne partaient pas des mêmes niveaux de salaire. Un gardien de la paix débute, dans un commissariat parisien, à 1 420 euros net par mois, hors primes (travail « intensif » de nuit par exemple), un brigadier de police de 1er échelon touche 1 890 euros, un brigadier major de 3e échelon, le plus haut gradé parmi les gardiens de la paix, perçoit 2 400 euros. Tandis qu'un gendarme débute à 1 204 euros, hors primes, et qu'un capitaine touche 2 058 euros. À cela s'ajoutent des primes diverses et variées pour les tâches de police judiciaire ou les indemnités journalières d'absence temporaire pour les gendarmes mobiles en opération. Un maquis dans lequel les auteurs de deux rapports de la Cour des comptes (1999 et 2000) ont perdu leur latin !

Pour la retraite, la police n'est pas mal lotie non plus. Un policier doit théoriquement attendre d'avoir ses 37,5 annuités pour partir en retraite. Mais il peut toucher une pension à taux plein à partir de 50 ans en vertu d'un dispositif avantageux de bonification (d'une annuité supplémentaire tous les cinq ans). Sans compter les congés non pris qui s'accumulent en fin de carrière. Résultat, « certains arrivent à gagner encore une année », reconnaît Jean-Luc Garnier, d'Alliance. Les gendarmes ont la possibilité de partir en retraite après quinze ans de service et d'exercer un autre emploi. Mais « très peu prennent leur retraite anticipée, à la différence des autres militaires », indique Jean-Michel Palagos. Et les képis vont en général jusqu'au terme de leur carrière, à 55 ans.

Des plannings infaisables

Mais c'est sur la durée du travail que les gendarmes ont de quoi être envieux. Pour eux, les 35 heures ne se solderont pas par des jours de repos supplémentaires. Le plan d'aménagement du temps de travail baptisé « temps d'activité et obligations professionnelles des militaires », prévoit le versement d'une compensation financière de 1 275 euros par an… incluse dans les 1 830 euros d'augmentation par an. Mieux traités, les fonctionnaires de police devraient bénéficier de 18 jours de RTT, dont 3 payés (soit 213,50 euros de plus par an). Des jours de repos qui viennent s'ajouter à leurs 5 semaines de congés payés et aux 10 jours de congés d'hiver censés compenser la différence entre les 39 heures hebdomadaires légales et les 40 heures 30 théoriques de travail. Au bout du compte, les policiers devraient sortir grands gagnants des lois sur les 35 heures, avec 50 jours de congé au total, tandis que les gendarmes continueront de bénéficier des 45 jours de congés payés annuels auxquels ont droit les militaires.

Et pourtant, les policiers effectuent beaucoup moins d'heures que leurs collègues des campagnes. C'est bien simple, explique Henri-Charles Puyou, « DRH » de la gendarmerie nationale, « dans une ville, on remplace un commissariat de 50 personnes par une brigade de 15 gendarmes ».Dans la police nationale, deux systèmes coexistent : le régime hebdomadaire de travail à 40 heures 30, calqué sur la semaine civile (qui concerne 55 % des agents), et le régime cyclique pour les unités, nécessitant un service effectif 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, qui fonctionne le plus souvent en « 4-2 » (quatre jours de travail, deux jours de repos) avec trois ou quatre équipes. Reste que pour la Cour des comptes le temps de travail hebdomadaire réel des fonctionnaires de police est nettement plus faible : entre 33 heures 30 et 37 heures, en tenant compte des repos compensateurs pour récupération des permanences et astreintes et des congés qui s'accumulent. « Mais, en raison des nécessités du service, souligne Jean-Luc Garnier, certains policiers n'arrivent pas à prendre tous leurs jours de congé. » Conséquence : des situations inextricables et des plannings quasiment impossibles à établir. « Ce sera pire avec la RTT, prévient d'emblée le syndicaliste. D'où la proposition de son organisation de rémunérer « sur une base décente et non comme une femme de ménage les heures supplémentaires ».

Dans la gendarmerie départementale, on travaille en moyenne « 50 heures, hors astreintes », affirme le général Henri-Charles Puyou. Des astreintes à domicile – donnant lieu à récupération – qui représentaient, selon l'Observatoire social de la Défense, 64 nuits par an et 22 week-ends par an en 1999. Un gendarme mobile pourra, quant à lui, être appelé hors de son domicile jusqu'à 214 jours par an. De fait, il est soumis au régime de la « disponibilité permanente » et contraint de loger avec sa famille en casernement par « nécessité absolue du service ». Le logement est gratuit, et parfois vétuste, si l'on en croit, en fin d'année dernière, les témoignages des femmes de gendarmes, mais cette promiscuité n'est pas sans conséquence sur la vie quotidienne des familles. Cet avantage que le général Henri-Charles Puyou qualifie lui-même de « servitude », beaucoup de policiers en rêvent pourtant. Joaquin Masanet, de l'Unsa Police, n'hésite pas à revendiquer une prime mensuelle de 380 euros pour le logement des policiers. Au prix d'une disponibilité accrue ? Ne rêvons pas…

La fin de la mobilité obligatoire

La seule contrainte que les gendarmes ont vu remise en cause par le récent accord est la mobilité obligatoire tous les dix ans. « Une très bonne décision, se félicite Annie Lardin, membre du bureau du Mouvement des femmes de gendarmes, car c'était très mal vécu sur le terrain. » Instituée par décret en 1998, la mesure faisait suite à la condamnation de 22 gendarmes de Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales, pour corruption et escroquerie auprès d'automobilistes sur les routes et autoroutes de la région. Du coup, « les familles ont eu le sentiment d'avoir une épée de Damoclès au-dessus de leur tête », explique le responsable des ressources humaines à la Direction générale de la gendarmerie. « Et les femmes de gendarmes qui travaillent risquaient de perdre leur emploi », complète Léon Lebrec de l'UNPRG. Prévue dans le statut militaire, la mobilité concerne chaque année un petit tiers des officiers et 14 à 15 % du corps des sous-officiers, la plupart du temps en raison d'un changement de grade ou des souhaits exprimés par les gendarmes. Du coup, la mobilité obligatoire, qui n'a concerné que 2 % des gendarmes, a aujourd'hui de fortes chances d'être supprimée.

Pour soulager les troupes et calmer les esprits, le ministère de l'Intérieur et celui de la Défense ont égrené des listes de créations d'emplois. La gendarmerie va recruter ainsi 6 000 sous-officiers entre 2002 et 2005, affectés principalement dans les unités territoriales, où la surcharge de travail est plus forte. « En tant que responsable des ressources humaines, cela me convient. Les moyens supplémentaires sont destinés à résorber et à éponger la pression qui pèse sur chaque gendarme », explique le général Puyou. Mais, comme d'autres experts du dossier, il estime les besoins en effectifs supplémentaires à 10 000 hommes pour tenir compte de l'augmentation de la population et de la délinquance dans la « zone gendarmerie », c'est-à-dire les agglomérations inférieures à 20 000 habitants et les zones périurbaines. « Aujourd'hui, poursuit-il, les gendarmes, qui se déplacent par deux, ne peuvent plus aller dans une fête foraine sans subir injures et caillassages. » De la Place Beauvau, les policiers ont obtenu plus de 3 000 créations d'emplois, dont 300 administratifs. Mais « pour pouvoir faire une véritable police de proximité, estime Joaquin Masanet, de l'Unsa, il faudrait 16 000 policiers de plus sur cinq ans ». « Avec la police urbaine de proximité, on a déshabillé Pierre pour habiller Paul, renchérit Michel Chamik, du Syndicat général de la police FO, et les policiers ne sont plus sur le terrain. » Dans certains secteurs, on a ouvert des petits locaux, à mi-temps, faute de personnel. À Mantes-la-Jolie, on réclame aussi plus de policiers sur le terrain. « Après 20 heures, explique Arnaud, un gardien de la paix, il y a au maximum six flics dehors pour les 11 communes de la circonscription, qui fait 15 kilomètres de long. »

Plus que des hommes en tenue, l'Unsa Police demandait davantage d'administratifs afin d'« avoir moins de monde dans les bureaux et plus sur le terrain, car les policiers sont affectés à des tâches indues », aussi diverses que les procédures, la carrosserie, la menuiserie, ou encore la garde des détenus à l'hôpital. La Cour des comptes a chiffré à 10 000 le nombre de fonctionnaires de police effectuant à temps plein des tâches administratives ou techniques. Lorsque l'on sait qu'un « policier actif coûte en moyenne 50 % de plus qu'un agent administratif de grade et d'ancienneté équivalents », écrivait-elle, on imagine les économies que l'État pourrait réaliser. Et surtout le nombre de policiers que l'ont pourrait redéployer sur le terrain.

Surenchère syndicale

Pourquoi y a-t-il, en effet, moins de 5 % des effectifs de police sur le terrain aux heures où se commettent près de la moitié des délits, demandait le rapport – contesté – de l'universitaire Alain Bauer, rendu public il y a moins de deux ans ? Pourquoi le rapport Hyest-Carraz de 1998, qui s'est prononcé en faveur d'un redéploiement des forces de police et de gendarmerie, est-il resté lettre morte ? « Il ne faudrait pas que les citoyens aient l'impression que c'est dans les endroits où on a besoin de force de sécurité qu'il en manque. Il faut une adéquation entre les problèmes de sécurité publique et la réponse qu'on y apporte, mais l'intérêt général n'est pas la somme des intérêts particuliers », estime Jean-Michel Palagos. Visés, certains syndicats de police hostiles à tout changement et prompts à la surenchère depuis l'éclatement de la Fédération autonome des syndicats de police (Fasp) dans les années 90, et les élus locaux qui conservent jalousement leur brigade ou leur commissariat. Mais le premier fautif de cette mauvaise gestion des forces de sécurité est l'État employeur.

Des adjoints pour boucher les trous

On ne voit pratiquement plus qu'eux dans les rues des grandes villes. Les 20 000 adjoints de sécurité (ADS), avec leurs bandes bleu roi sur l'épaule, sont les forces vives de la nouvelle police urbaine de proximité. Laurent est ADS dans le Doubs. Après une formation de trois mois (douze mois pour un gardien de la paix), il a signé il y a deux mois à peine un contrat de cinq ans, rémunéré au smic, avec la police « pour exercer un métier où il n'y a pas de routine ». Adjoints de sécurité dans la police, gendarmes adjoints volontaires (GAV) dans la gendarmerie sont devenus des renforts indispensables pour les forces de sécurité depuis la fin de la conscription.

Après trois mois et demi de formation, les GAV signent un contrat d'un an, renouvelable quatre fois. Payés au smic, logés et nourris, ils sont 11 470 à grossir les rangs de la gendarmerie, ils seront 16 200 à la fin de l'année. Si tout va bien. Car la fonction n'attire pas les foules.

« Actuellement, explique le général Henri-Charles Puyou, responsable RH dans la gendarmerie, pour un poste à pourvoir, nous avons 2,5 candidats. » « Et il arrive souvent, confirme Annie Lardin, membre du Mouvement des femmes de gendarmes, qu'au bout d'un an ils ne renouvellent pas leur contrat. Ils sont déçus parce qu'ils croulent, comme nos maris, sous la charge de travail. » À la Direction de la gendarmerie nationale, on souhaite rendre le poste plus attrayant, en transférant par exemple le « forfait repas » aujourd'hui pris en charge par la gendarmerie sur la fiche de paie. Bien qu'adjoints, donc encadrés par des titulaires, les ADS et les GAV font le même travail qu'eux (à l'exception de la rédaction des procès-verbaux). Ils courent aussi les mêmes risques. « Ils sont bien utiles, reconnaît un gendarme de province, mais ils ne remplacent pas les gendarmes de l'active, plus aguerris au métier. » « Au final, résume Arnaud, gardien de la paix à Mantes-la-Jolie, on nous donne des ADS parce que c'est moins cher, mais un jour ou l'autre, il arrivera un pépin… »

Auteur

  • Isabelle Moreau