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Les mystères du métavers

Idées | Juridique | publié le : 01.09.2022 | Jean-Emmanuel Ray

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Les mystères du métavers

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Révolution du travail ou « Bullshit Tech » ? Qui peut aujourd’hui prédire le futur du métavers naissant ? Car comme d’habitude, les usages d’aujourd’hui ne seront pas forcément ceux de demain. Y compris car la technologie évolue : ainsi être en immersion totale grâce à un casque de réalité virtuelle est très différent de lunettes connectées maintenant dans le monde réel.

Mais ce n’est pas un hasard s’il a fait son irruption médiatique : 1. après deux ans de recours massif au télétravail Zoom-Teams-Slack ; 2. en nos temps de grandes difficultés à faire revenir les talents au bureau ; 3. avec de lourds changements climatiques, ou des pandémies à venir.

Quand il sera à maturité (pixélisation 3D, puis combinaison avec cinquante capteurs pour un réalisme maximum…), la méta-réunion verra les avatars de douze collaborateurs du monde entier se réunir dans une même salle virtuelle, interagissant comme s’ils étaient physiquement présents, la barrière de la langue effacée grâce à une traduction automatique dans celle de chaque participant.

Bon. Mais aujourd’hui, ce mélange de Second Life (2003) et de Wii (2006) rappelle plutôt les Sims (2001), alors que la génération Z se retrouve depuis des années dans ses mondes virtuels de jeux immersifs. Avec les nets progrès de la visioconférence, le bilan coûts/avantages d’un investissement conséquent dans la métavers reste donc aujourd’hui très, très mitigé.

Car à part les entreprises ayant raté le Web 1 (affichage) ou le Web 2 (interactions) et ne voulant pas rater le train du Web 3D, immersif et permanent, combien sont prêtes à investir des sommes considérables pour permettre à leurs collaborateurs dûment équipés (370 euros pour le seul casque) de se retrouver dans un bureau virtuel avec des avatars façon Playmobil ? Pour leurs clients en revanche…

Mais côté crypto-monnaies en déshérence et Gafam en perte de vitesse, on voit bien l’intérêt de créer de nouveaux marchés. A fortiori pour Facebook en fin de cycle et s’étant donc rebaptisé en « Méta », avec Oculus, son casque de réalité virtuelle, et son métavers professionnel Horizon Workrooms. Et quand Microsoft y investit 70 milliards de dollars et qu’Apple s’y intéresse de très près…

De mauvais esprits évoqueraient aussi les centaines de milliers de personnes s’étant beaucoup enrichies sur le marché des Bitcoins et ne pouvant plus aujourd’hui en sortir sans une très lourde imposition fiscale : de quoi les inciter à y rester et spéculer. Pour l’instant l’activité principale : si Sandbox a déjà commercialisé 166 464 parcelles (à partir de 4 400 euros), la majorité ne sont pas utilisées, attendant simplement que les prix montent.

Prestidigitation de haut niveau

Mais on ne peut qu’admirer la créativité des entreprises ayant compris que le besoin n’existant pas, il fallait le créer. Et là, miracle : des dizaines de millions de Narcisse, n’existant que par leur compte Instagram ou TikTok, sont prêts à payer des sommes exorbitantes pour valoriser leur avatar.

Une chemise à l’équivalent de 180 euros, ou une paire de chaussures à 1 450 pour en mettre littéralement « plein la vue » aux « amis » : déjà un peu décalé. Quand cette chemise ou cette chaussure, objets virtuels, ne coûtent presque rien car fabriqués et transportés par personne, il s’agit de prestidigitation.

Mais l’essentiel est ailleurs : quand de nombreux clients à fort pouvoir d’achat investiront les métavers, beaucoup d’entreprises et donc leurs salariés vont devoir « s’y mettre ».

New Télétravail

Problème : la présence virtuelle d’un collaborateur, parfois télétravailleur, dans un lieu métavers loué ou acheté par son entreprise ne correspond guère aux problématiques du droit du travail avec son unité de temps et de lieu.

Trois lieux de travail ? Alors que l’on commençait à comprendre les règles du travail hybride (présentiel + distanciel), quelles seront celles du télétravailleur chez lui, animant grâce à son jumeau numérique une session virtuelle avec des clients dans un magnifique hôtel virtuel de Capri ?

On voit bien en revanche l’utilité du métavers s’agissant de salariés en contact avec les clients, et ne pouvant donc aujourd’hui bénéficier du télétravail : ainsi d’une vendeuse, a priori exclue. Mais il pourra demain lui être demandé de télétravailler de chez elle deux matinées par semaine pour faire l’ouverture du magasin virtuel de son employeur. Permettant de résoudre partiellement l’opposition montante entre télétravailleurs et non télétravailleurs, la question devenant : quels sont les postes métaversables ?

Si animer à distance son avatar (à temps nécessairement très partiel car porter un casque VR huit heures par jour…) est un véritable travail, s’agit-il de travail salarié ? L’avatar n’étant pas une personne physique ou morale mais le simple prolongement du salarié-préposé, c’est le marionnettiste qui compte. C’est lui qui pourra être licencié, ou voir mise en cause la responsabilité civile de son commettant-employeur… Si employeur il y a.

Méta-salarié, ou autre ? Comme d’habitude, tout dépend des conditions réelles d’exécution du travail.

Que le collaborateur travaille dans une salle spécialement équipée de l’entreprise ou de chez lui importe peu. S’il existe des horaires à respecter et une présence virtuelle obligatoire, on voit mal comment en faire un éventuel auto-entrepreneur… si l’animateur travaille dans l’UE. Mais si l’on se réfère aux centres d’appels au Maroc… le salarié délocalisé animant son avatar dans un grand magasin parisien sera soumis au droit local.

Avec une subordination juridique vraiment permanente, car la surveillance algorithmique de l’avatar risque d’être automatique. Y compris pour des raisons probatoires (retards, harcèlement sexuel), on peut penser que toutes ces activités seront enregistrées : une exceptionnelle collecte de données personnelles, car portant aussi sur les mouvements physiques, et demain sur le ressenti du clone. De quoi faire hoqueter le RGPD, en particulier son principe de minimisation.

Le salarié forcé de métaverser ? Au-delà de la question classique du libre passage en télétravail (mais travailler dans le métavers n’est pas télétravailler au sens juridique), s’il s’agit de deux fois dix minutes par jour pour accueillir des clients, pas de modification du contrat si l’employeur fournit comme d’habitude les onéreux instruments de travail (réels) et uniforme (virtuel).

Mais si la moitié de la clientèle est partie dans le métavers, passer d’un travail classique à l’animation d’un avatar constitue manifestement une modification du contrat, susceptible d’être refusée par le salarié.

Imposer un avatar différent de la personne physique ? Ou à l’inverse, le salarié est-il libre de choisir son avatar ? On imagine que nombre d’entreprises préfèrent que leur commercial ne choisisse ni Godzilla ni la Petite Sirène. Il faudra donc en passer par le règlement intérieur pour contraindre les collaborateurs les plus facétieux à se plier à ces règles d’homothétie. Qui ne pourront être absolues, car on imagine que certains souhaiteront faire du Photoshop Web 3.

Mais l’aspect le plus délicat n’est pas là.

Une très lourde obligation de sécurité

D’abord en matière de santé physique. Avec (pour l’instant) un casque d’un demi-kilogramme fixé sur le front, il est impensable de demander à des collaborateurs de le porter plus d’une heure ou deux par jour (problèmes oculaires, voire nausées).

La sensation d’immersion totale crée par ailleurs des risques nouveaux. Vouloir s’asseoir sur son siège virtuel peut faire chuter au bureau, un vendeur s’énervant face au client peut se blesser chez lui avec des gestes brusques : l’environnement doit être sécurisé, et au domicile les enfants écartés pour ne pas abîmer l’image parentale.

En matière de santé mentale, ce dédoublement de personnalité (alterner identité réelle/animation de son avatar) peut causer quelques confusions mentales.

Avec plus généralement une addiction renforcée au numérique, a fortiori avec la possibilité du « bureau véritablement infini » vanté par Méta : chacun l’emporte avec soi partout dans le monde, retrouvant son cadre professionnel habituel. Le droit à la déconnexion totale est, ici, encore plus essentiel.

Harcèlement sexuel enfin. Les premiers problèmes étant apparus sur ce terrain, Méta a déjà créé une option, activée par défaut (« Personal Boundary ») : un espace infranchissable de 1,20 mètre autour de l’avatar…

Nécessairement consulté avant l’introduction de ce « projet important modifiant les conditions de santé et de sécurité », le Comité social et économique nommera un expert habilité pour savoir ce qu’il en est exactement.

À supposer qu’il le sache : car pour l’instant, personne ne voit exactement les contours exacts des effets du métavers, qui dépendent avant tout de l’intensité de son utilisation.

Auteur

  • Jean-Emmanuel Ray