L’exemplarité est devenue une exigence
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Internet fait disparaître les frontières entre le pro et le perso

Un candidat de premier plan vient de se retirer de la course aux municipales après qu’une vidéo à caractère sexuel, par lui prétendument adressée à une personne adulte et consentante, a circulé sur les réseaux sociaux. Cette histoire a déclenché une vague d’indignation et de soutien de la classe politique, toutes tendances confondues. Le caractère indigne du procédé a fait consensus. Ce qui appartient à la vie intime doit rester dans la vie intime, dans laquelle chacun doit être libre de ses faits et gestes et protégé par la loi.

Le fracas du scandale a ouvert les vannes d’un gigantesque réquisitoire contre Internet qui jetterait aux loups des personnages publics, en toute impunité.

Si les réseaux sociaux ont une responsabilité, elle est moins dans l’anonymat que dans la disparition des frontières entre le pro et le perso, entre le public et le privé, entre le privé et l’intime.

Dans cette histoire, la divulgation de la vidéo a eu pour objet – au dire de ses sulfureux auteurs – de prendre au piège de la duplicité, un candidat qui avait mis en scène les valeurs de sa vie familiale pour mériter la confiance de ses électeurs, et ce, pour relancer une campagne qui ne décollait pas.

Trop de communication tue la confiance à petits feux

Pour cruelle qu’elle soit, cette histoire n’est pas étrangère à l’époque. Tous ceux qui fréquentent les réseaux sociaux connaissent désormais les ficelles de communication des personnes publiques : l’utilisation ad nauseam d’éléments de langages millimétrés par les personnes d’un même cercle est facile à repérer, le décadrage de photos permet de relativiser le succès autoproclamé d’une manifestation, les politiques sont confrontés à leurs dires parfois dans la seconde qui suit leurs déclarations.

Ces pratiques, de même que celles censées les déjouer, ont jeté le discrédit sur leurs auteurs et ont contribué à développer du désenchantement, du cynisme, voire du dégagisme. La démocratie n’en sort pas grandie.

Un cercle vicieux s’est enclenché : conscients de la difficulté à être crus sur des programmes par ailleurs lents à produire des résultats bankables, les responsables ont fait appel au décor de leur vie personnelle pour illustrer leur engagement “authentique”. C’est comme si, faute de pouvoir démontrer facilement qu’on sait faire les choses bien, on mobilise ses proches pour donner la preuve qu’on est “quelqu’un de bien”. Avec le risque plus grand encore d’être démenti.

L’exemplarité est une exigence, presque une tyrannie

Ce qui vaut pour les personnes vaut aussi pour les personnes morales. Les entreprises n’échappent pas au phénomène. Grâce au cadre permis par la loi Pacte, elles peuvent désormais donner du sens à leur activité et se donner une raison d’être. Dépasser la simple performance financière et viser des objectifs sociaux ou environnementaux permet de fédérer une communauté élargie à toutes les parties prenantes de l’entreprise. Cette disposition permet de refonder un nouveau capitalisme plus responsable. Elle peut aussi être matière à mise en scène et suspectée d’opportunisme par les clients ou par les salariés qui recherchent du sens. À proclamer sa vérité, sans actions concrètes pour l’incarner, on s’expose à la voir dénoncer : un simple tweet retraçant une expérience exactement contraire à ce que l’entreprise affirme dans sa communication peut ruiner les efforts de positionnement de la raison d’être, emportant l’entreprise dans cette mauvaise fortune.

À force d’avoir été souvent mise à mal, l’exemplarité est devenue une exigence, presque une tyrannie.