Un nouvel outil de management
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Assister à une conférence d’un street-artiste sur sa pause déjeuner, prendre un café dans une cafétéria transformée en salle d’expositions, papoter avec un sculpteur en résidence dans son usine… Les salariés n’ont plus besoin de se rendre au musée du Louvre pour contempler les merveilles artistiques. Désormais, ce sont les artistes et leurs créations qui viennent à eux en franchissant les portes des entreprises. Si, à première vue, ces deux univers s’opposent, en réalité, ils partagent de nombreux points communs, tels que la capacité d’innover, de travailler dur, de prendre des risques. « Contrairement à l’image d’Épinal, les artistes ne vivent pas reclus dans la misère. Au même titre que les entreprises, ils sont le reflet de la société dans laquelle ils évoluent et, à travers leurs créations, ils s’intéressent aux problématiques de leur époque. Ce sont des visionnaires et des avant-gardistes qui partagent avec les entrepreneurs la volonté de rompre avec le passé pour se démarquer face à leurs concurrents. Toute leur carrière, Matisse et Picasso se sont défiés par œuvres interposées. Cette rivalité a débouché sur une extraordinaire émulation. Le milieu artistique peut être une source d’inspiration », explique Alban-Lionel Sarvonat, dirigeant du cabinet de conseil Culture et sens.

Convaincus que l’art en entreprise contribue à fédérer les équipes, à favoriser le bien-être au travail et à valoriser une image de marque, certains patrons s’investissent en faveur de la création artistique. Selon le baromètre du mécénat d’entreprise 2018 de l’Admical, le domaine de la culture et du patrimoine représente 25 % du budget global alloué par les mécènes, qui s’élève à deux milliards d’euros. Avec le social et l’éducation, il fait partie du trio de tête des secteurs les plus soutenus par les acteurs privés, qui bénéficient en contrepartie de déductions fiscales significatives. « Depuis des siècles, les entreprises sont des mécènes phares de la création artistique contemporaine. Pendant la Renaissance, les Médicis ont mis leur fortune au service de l’art. Mais, ces dernières années, les entreprises sont plus nombreuses à s’engager. Au-delà de leurs enjeux business, elles sont poussées avec la loi Pacte à s’impliquer sur des sujets sociétaux et environnementaux », constate Clara Lemonnier, responsable juridique et affaires publiques à l’Admical.

Booster son attractivité

Dès 1967, Renault s’est lancé dans une aventure artistique audacieuse. Plutôt que d’acheter des objets d’art achevés, le fabricant automobile offre son soutien technique, logistique et humain (fourniture de pièces automobiles, expertise des ingénieurs, accès aux technologies, mise à disposition d’ateliers…) à des artistes invités à travailler dans ses usines. Arman, Jean Dubuffet, Tinguely, Victor Vasarely… Les collaborations s’enchaînent et aboutissent à une collection riche de quelque 300 œuvres d’une trentaine d’artistes majeurs, qui seront abandonnées en 1985, en pleine période de marasme économique. Onze ans plus tard, Louis Schweitzer, PDG amateur d’art, décide de faire renaître de ses cendres cette tradition artistique. Pour relever ce défi, il sollicite une historienne de l’art, Ann Hindry. Sa mission ? Effectuer le récolement des œuvres oubliées dans les réserves et relancer les collaborations avec des artistes par le biais d’acquisition ou de commande d’œuvres. « Petit à petit, on a réveillé cette collection et on lui a redonné une visibilité en la faisant tourner à l’étranger. Dans les pays où Renault s’implante, il n’y a rien de mieux pour faire connaître la marque de manière originale que d’organiser des expositions. Cette collection nous aide à toucher un plus large public qu’en communiquant uniquement dans des médias techniques et scientifiques. Lorsque nous avons exposé les œuvres d’artistes reconnus internationalement en Chine, les gens étaient ébahis qu’une entreprise industrielle s’intéresse à l’art contemporain », se réjouit Ann Hindry, directrice conservatrice de la collection d’art de Renault.

Investir dans l’art est un levier puissant pour tirer son épingle du jeu en renvoyant l’image d’une société créative, ambitieuse, ouverte d’esprit auprès des clients et des talents que l’on souhaite attirer. À l’heure où les campagnes de communication sont devenues suspectes, laisser un artiste peindre une toile autour de l’égalité entre les femmes et les hommes, le développement durable ou les personnes handicapées permet d’incarner des valeurs et de diffuser des messages sur la culture de l’organisation de façon transparente et authentique. « Avec le greenwashing, les collaborateurs et les clients sont devenus plus méfiants. En s’associant avec un artiste, les entreprises prouvent qu’elles portent réellement les valeurs environnementales et sociétales qu’elles affichent. Les artistes ne mentent pas, ils ne sont pas dans les faux-semblants. Pour créer, ils ont besoin d’être alignés avec les causes qu’ils défendent. On ne peut pas imaginer qu’ils produisent une œuvre sur la biodiversité pour le plus gros pollueur de France. En acceptant de travailler pour une marque, l’artiste devient tiers de confiance », estime Adeline Cubères, fondatrice d’Artwork in Promess.

Redonner du sens au travail

Artiste peintre, Sheina a été conviée par EDF à dessiner une fresque sur le thème « Vos différences font votre force », lors d’une conférence donnée à l’occasion de la semaine de l’emploi des personnes handicapées. « À travers les parcours inspirants mis en avant à travers cette fresque, EDF avait la volonté de casser les préjugés sur le handicap et de valoriser ses actions en faveur de l’intégration des personnes handicapées. Si le sujet m’a touché, j’aurais refusé de collaborer avec une entreprise qui a des pratiques contraires à mes convictions personnelles », insiste Sheina. De son côté, CDA Développement s’est tourné vers un photographe pour réaliser une série de portraits, exposée dans l’usine, sublimant les métiers industriels et les salariés qui œuvrent derrière les machines. « À travers cette démarche artistique, je voulais que les salariés soient reconnus et fiers de ce qu’ils produisent collectivement. L’artiste a réussi à mettre en avant la minutie, la qualité et la beauté de notre travail, que l’on ne perçoit pas toujours. Ces portraits montrent aux clients et aux fournisseurs qu’on n’est pas seulement un lieu de production. L’entreprise est aussi un lieu de vie et d’aventures humaines », souligne Jean-Marc Neveu, gérant de CDA Développement.

Openspace, flex office, clean desk, desk sharing. Si ces tendances permettent aux entreprises de réaliser de rondelettes économies, elles font sur leur passage une victime collatérale : le bien-être au travail. Alors que les salariés dépérissent dans des bureaux dépersonnalisés et austères, des entreprises habillent leurs murs d’œuvres d’art pour créer des espaces de travail plus chaleureux, épanouissants et stimulants. « Avec le sentiment de mal-être qui se développe au travail, les entreprises se tournent vers des solutions plus poétiques et sensorielles. Le contact avec des œuvres permet de réduire le stress et la fatigue. Elles suscitent aussi des émotions. Dans un environnement agréable, les collaborateurs pourront s’évader quelques minutes chaque jour. L’art participe au bien-être au travail », assure Jade Tarrusson, directrice France de rentingArt.

Éveiller la curiosité des salariés

Mais pas question de limiter l’art à son aspect décoratif. Si au départ, l’idée était d’embellir les espaces de travail, Boursorama a décidé de joindre l’utile à l’agréable. Désormais, les couloirs sont transformés en galerie d’art contemporain qui accueillent des œuvres faisant écho à son identité, à ses activités et à ses actualités. En face de la cafétéria, l’iconique poster « HOPE » de Shepard Fairey, dit « Obey », côtoie les « StreetBall » de Jean Cécé, des boules de poteaux de rue recouvertes de vernis coloré par le street-artiste. « On ne voulait pas s’adresser uniquement à un public d’avertis. On a donc choisi des thèmes qui plaisent au plus grand nombre. L’idée était d’amener l’art auprès des collaborateurs qui ne se rendent pas d’eux-mêmes aux musées par manque d’intérêt, de temps ou de moyens, de les faire réfléchir et de les enrichir », précise Morgane Salaun, directrice de la communication de Boursorama.

À l’occasion des expositions renouvelées tous les trimestres, son partenaire rentingArt organise des visites guidées et des conférences sur l’histoire de l’art pour fournir les clés de compréhension aux collaborateurs. Mais ces événements sont surtout l’occasion pour eux d’échanger leurs ressentis sur une œuvre et de créer des liens avec des collègues qu’ils n’ont pas vocation à rencontrer au quotidien. Pour les impliquer davantage dans les projets artistiques, l’entreprise les associe dans les comités de sélection des œuvres d’art. CDA Développement va plus loin en invitant ses salariés à participer directement à la production de pièces destinées à la réalisation de la sculpture de Sophie Lame, accueillie en résidence d’artiste. En septembre dernier, lors de la Nuit de l’innovation qui réunissait des dirigeants et des artistes dans l’usine, les salariés ont présenté le projet Plast’ile. Pour Jean-Marc Neveu, « en travaillant comme des artistes, on a inventé un procédé permettant de recycler le textile, de l’intégrer dans une matière première pour la réalisation de produits plastiques. L’art en entreprise, c’est une source d’innovation pour les entreprises ».