« L’art ne se limite pas à une portée décorative ou divertissante »
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Depuis quand les artistes interviennent-ils en entreprise pour aborder l’organisation ?

Stéphane Debenedetti et Véronique Perret : Cela existe depuis les années 1990, mais on constate une accélération depuis 2010. Face à la complexification des pratiques organisationnelles et l’accélération du monde, les outils de gestion utilisés jusqu’à présent ne suffisent pas. La pensée artistique, qui gère de manière différente l’incertitude et les résultats à obtenir, ne relève pas de l’ingénierie mais peut-être plus de l’imagination et paraît intéressante. On relève trois grands formats d’intervention : la constitution d’une collection d’art à laquelle sont de plus en plus associés les salariés, les résidences d’artistes, et la consultance artistique. Les manières d’intervenir de l’artiste sont différentes : certains font (exposition ou création sur place), d’autres font faire (ateliers de théâtres, sculptures…), d’autres font avec (la pratique se construit avec les salariés).

Vous différenciez l’art en tant qu’instrument pour développer la création ou l’innovation, et comme stratégie pour initier ou pour faciliter l’apprentissage… C’est-à-dire ?

S. B. et V. P. : De plus en plus, l’art ne se limite pas à une portée décorative ou divertissante et on constate que les entreprises acceptent qu’une partie du processus apprenant ou d’innovation échappe au mesurable ou à ce que l’on peut anticiper. L’art, comme les laboratoires de créativité, peut être une nouvelle manière de provoquer des changements dans le quotidien, autour de missions, de services, de produits ou dans une visée interventionnelle (organisation ou management)… Car assister à une exposition ou participer à une intervention artistique peut court-circuiter ou recréer de la communication, des manières de socialisation et de partage à un niveau autre que hiérarchique. L’art est une catalyse qui provoque des choses, difficiles à capter ou à analyser d’ailleurs.

Jusqu’où peuvent aller les interventions artistiques et que peuvent en attendre les entreprises ?

S. B. et V. P. : Les mesures d’impact sont compliquées à établir. Berthoin Antal et Strauss ont identifié 29 types d’effets au niveau individuel (découverte de soi, élargissement des perspectives ou changement de manière de penser…), collectif (amélioration de la communication, des relations sociales…), organisationnel (renforcement de la culture de travail, du leadership, climat de travail modifié…) ou transversal (interruption des routines, nouvelles approches, tolérance à l’imprévu…).

Face à l’art en entreprise, les questions que l’on se pose sont les mêmes qu’au musée. Qu’est-ce que je viens de vivre ? Qu’est-ce que ça provoque chez moi ? Qu’est-ce que j’en retire ? Même si l’on n’est pas certain d’avoir compris, quelque chose nous bouleverse. Des questionnements émergent, et c’est intéressant dans le cadre d’une entreprise.