Les caractéristiques du management au féminin
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Agnès Arcier est bien placée pour juger de la place des femmes dans le management. Présidente de la commission Parité du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, elle est l’auteure d’un ouvrage au titre éloquent : « Le quotient féminin de l’entreprise » (Village mondial, 2002). En 2017, cette diplômée de l’Essec, ancienne élève de l’ENA, avait souligné, devant l’Association des anciens de l’école, que, « dans l’administration comme dans le privé, on confie souvent un poste à une femme quand il y a une situation à risques, jamais ou presque quand il s’agit d’un “fromage”. Et souvent, elles surmontent les obstacles, articulant analyse stratégique et réflexion organisationnelle et pragmatique ».

À la question « Comment caractériseriez-vous votre pratique du management ? », Agnès Arcier avait alors répondu : « Ma pratique personnelle du management est “au féminin” dans le sens où j’ai développé un talent pour faire converger des parties prenantes autour d’objectifs communs. J’ai aussi tendance à utiliser la logique inductive, l’intuition, autant que la logique déductive car je me suis rendu compte qu’elle avait une valeur, selon ce qu’exprimait si bien l’ancien président du groupe japonais NEC, “sentir le souffle de l’air du temps”. »

Les femmes sont pragmatiques.

Pour Martine Renaud-Boulart, auteure de « Management au féminin : promouvoir des talents » (Robert Jauze, 2005), il existe bien entendu des spécificités féminines : « Sans vouloir enfermer les femmes dans des caractéristiques clichés telles que “nourricières” ou “protectrices”, toutes les femmes dirigeantes que j’ai rencontrées faisaient preuve de pragmatisme et menaient leur projet pas à pas, prudemment. » Elle cite le cas de Christine Lagarde, l’ancienne directrice générale du Fonds monétaire international, qui « en 2015, au plus fort de la crise grecque et des tensions avec l’Allemagne, alors qu’elle est la seule femme au sein d’une réunion houleuse, s’est exclamée : “Si seulement il pouvait y avoir des adultes dans la salle !” »

Les qualités féminines pour manager sont nombreuses. Une enquête en ligne réalisée par Harris Interactive pour le média « La Parisienne » en 2015, auprès d’un échantillon de 1 000 personnes représentatives de la population, révèle que les femmes sont jugées meilleures en matière de capacité d’écoute que les hommes (55 % contre 2 %), elles sont également perçues comme plus courageuses (34 % contre 6 %) et plus aptes à tenir leurs engagements (33 % contre 3 %).

Aline Scouarnec, ancienne présidente de l’AGRH, Association francophone de gestion des ressources humaines, confirme qu’hommes et femmes ont des approches des dossiers ainsi que des sensibilités différentes : « Je ne suis pas féministe mais je dois reconnaître que les femmes ont davantage de compétences organisationnelles, alors que les hommes ont des représentations en silos. Les visions collaborative et affective sont plus faciles pour certaines femmes. Elles sont reconnaissantes, font preuve de plus de consensus et valorisent leurs équipes. » Première femme présidente de l’AGRH, Aline Scouarnec estime « avoir été plus opérationnelle que (ses) prédécesseurs. Nous, les femmes, quand nous nous attelons à une tâche, nous allons davantage au bout. En outre, nous sommes moins carriéristes. »

Un trait de caractère que confirme Jean-Louis Vincent, actuel président de l’OPCO Mobilités et ancien DRH au sein de grands groupes : « Face au carriérisme, à la performance et à la rapidité des hommes, les femmes prônent le travail en équipe, une meilleure gestion du stress ainsi qu’une plus grande écoute. » La figure féminine que Jean-Louis Vincent cite spontanément est Marie-Pierre Rogers, vice-présidente de Fedex Europe alors qu’il en était le DRH. « Elle avait à la fois un côté masculin car elle ne se laissait pas marcher sur les pieds et une fibre féminine car elle était proche de ses collaborateurs et bienveillante. » L’ancien DRH avoue ne pas savoir travailler seul et avoir toujours prôné la collaboration au sein de ses équipes. Que ce soit chez Fedex ou Eurodisney, il a toujours tenu à faire travailler des équipes mixtes, reconnaissant aux femmes des compétences que les hommes n’ont pas. Ce fervent défenseur de la cause féminine a même créé une équipe de filles dans son club de football à Le Portel, dans le Pas-de-Calais. « Les filles ne trichent pas sur le terrain, elles ne se roulent pas par terre. Elles sont tenaces. Même lorsqu’elles sont menées au score, elles ne baissent pas les bras. Enfin, en cas de défaite, elles ne rejettent jamais la faute sur leurs coéquipières », ajoute Jean-Louis Vincent.

Des différences dans l’éducation.

DRH chez Talan, cabinet de conseil en management, Nicolas Récapet estime que « le management n’est pas une question de genre. Nous retrouvons des approches différentes autant chez les hommes que chez les femmes ». Pour lui, les caractéristiques telles que l’empathie, l’écoute ou la capacité à prendre une décision sont nécessaires à tout manager, homme ou femme. Il met cependant en avant le fait suivant : « En France, il n’y a que 18 % de femmes dans les comités de direction. Si nous regardons les profils de ces femmes, je suis persuadé qu’elles ont dû être plus pugnaces que les hommes pour y arriver. S’il y a une distinction à faire entre hommes et femmes, elle réside dans l’effort que la personne a dû fournir pour se hisser au poste de manager. »

Nicolas Récapet a beau connaître des managers hommes à l’écoute de ses collaborateurs et des managers femmes très carriéristes, il donne un exemple où la différence de genre est notable : « Lorsqu’un startuper établit son business plan, il doit le faire lire à une autre personne et, si possible, à une femme, car hommes et femmes pensent différemment. Et ce, en raison notamment de notre éducation. »

Le DRH de Talan est confiant en rappelant que plus d’un tiers (35 %) des 3 000 consultants de l’entreprise sont des femmes (contre 26 % en moyenne dans les sociétés adhérentes au Syntec, la fédération qui regroupe les syndicats professionnels spécialisés dans les professions de l’ingénierie, du numérique, du conseil…). Il explique : « Lorsque je fais appel à des chasseurs de tête, je leur demande systématiquement de me présenter des candidats et des candidates. En outre, tous les ans, nous réalisons une enquête interne intitulée Great place to work. Les répondants (ils ont été 70 % de nos effectifs) ont la possibilité de mettre des commentaires. Cette année, pour la première fois, des salariés ont posé la question : “Comment faire pour avoir plus de femmes managers ?” Cette préoccupation montre que les mentalités évoluent. Lentement, mais sûrement. »