Agnès Verdier-Molinié, en croisade contre l’État prodigue
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Vous ne pourriez peut-être pas spontanément citer son nom, mais son visage vous est forcément familier. Voilà une petite dizaine d’années qu’elle investit tout ce que la sphère médiatique compte de plateaux, de studios et de tribunes. La posture est urbaine, le ton pugnace, la conviction palpable. Et l’hydre invariable : l’État glouton, avec son cortège de taxes iniques et d’acquis indus. Depuis 2007, Agnès Verdier-Molinié dirige l’Ifrap, Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques, un think tank créé en 1985 et toujours présidé aujourd’hui par Bernard Zimmern, entrepreneur et infatigable pourfendeur du fiscalisme. À 41 ans, Agnès Verdier-Molinié est non seulement l’une des très rares femmes à la tête d’un think tank, mais est sans doute la figure la plus visible d’un sérail fortement testostéroné. Un écho médiatique que l’Ifrap revendique de manière très décomplexée. « Avec en moyenne plus d’un passage par jour dans les médias, la Fondation est la plus sollicitée de tous les think tanks par la presse économique, mais aussi par les radios et les télévisions », peut-on lire sur le site de l’institut.

Des bouquins qui cartonnent…

Interviews, débats, conférences, auditions publiques, sans oublier quelques jolis succès de librairie autour de titres à l’inflexion un brin décliniste (« La mondialisation va-t-elle nous tuer ? » chez JC Lattès en 2008, « On va dans le mur » chez Albin Michel en 2015)… Tout espace d’expression est bon à prendre. « Si vous saviez le nombre d’invitations que je décline ! Mon objectif n’est pas d’être médiatisée, mais de livrer des éléments d’information et des analyses pour éclairer le débat public et si possible la décision politique », affirme la patronne du think tank référencé auprès du Parlement comme « représentant d’intérêt », selon l’expression prescrite par la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) pour désigner quelque 2 000 lobbystes agréés.

…mais des compétences contestées.

Sur les plateaux et les estrades où elle remplit son office parmi un aréopage récurrent d’éditorialistes, de consultants et d’universitaires indifféremment appariés sous le label d’experts, la directrice de l’Ifrap est souvent présentée comme économiste. Ce que la vérité académique oblige à corriger : Agnès Verdier-Molinié a obtenu une maîtrise d’histoire économique contemporaine en 2000 (thème de son mémoire : les scandales politico-financiers sous Pompidou vus par le Canard Enchaîné). Après quoi, elle se forme à l’Institut français de presse et goûte au journalisme, avant de rejoindre l’Ifrap en 2002.

Autant le dire, son adoubement au rang d’économiste provoque de vives poussées d’urticaire dans les rangs universitaires. « Non seulement Agnès Verdier-Molinié n’est pas économiste, mais je ne crois pas qu’elle comprenne grand-chose à l’économie », balance Dany Lang, chercheur au Centre d’économie de Paris Nord (UMR CNRS), maître de conférences à l’Université Paris 13 et professeur à l’Université de Saint Louis (Belgique). Ce spécialiste de la modélisation macroéconomique, membre des Économistes atterrés, se souvient, encore courroucé, d’un débat auquel il a participé sur LCP entre les deux tours de la présidentielle de 2017. « Rendez-vous compte, je m’en suis retrouvé réduit à devoir défendre la politique monétaire de Mario Draghi, face à une Agnès Verdier-Molinié qui soutenait que les politiques de la BCE créaient de l’inflation, thèse dont n’importe quel étudiant début de cycle pourrait aujourd’hui démontrer l’ineptie. »

Suspecte pour les uns…

Éric Heyer, le médiatique directeur adjoint du département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), qui a souvent croisé le fer avec Agnès Verdier-Molinié, interroge également la rigueur scientifique des travaux de l’Ifrap. Quid du principe méthodologique de reproductibilité, qui veut que tout calcul soit dûment sourcé et traçable afin de permettre à chacun de le reproduire ? Quid de l’évaluation par des référés anonymes, qui consiste à soumettre tout article à l’avis circonstancié d’au moins deux cautions reconnues, avant de décider de la publication en l’état, d’un retour à l’auteur pour révision, voire d’un refus de publier ? », demande le docteur en sciences économiques.

Pas économiste, pas davantage chercheuse… Le procès en imposture n’est jamais loin. La jeune femme semble blindée : « Nous bossons comme des dingues à traquer les chiffres là où les autres ne vont pas forcément faire l’effort d’aller les chercher. » Des chiffres, des chiffres et encore des chiffres. La patronne de l’Ifrap en parsème chacune de ses saillies. Comprendre le « verdier-molinien », c’est mobiliser autant de numératie que de littératie. « Cette obsession du chiffre n’est sans doute pas étrangère au besoin qu’elle ressent de légitimer sa place sur un terrain de jeu préempté par des personnalités souvent plus diplômées qu’elle », avance un observateur du monde politico-médiatique. Même pas mal. À la critique en légitimité, Agnès Verdier-Molinié oppose l’indéniable production du think tank : notes, baromètres, bulletins semestriels, tribunes, ainsi que la revue mensuelle de l’Ifrap, « Société civile ». Le tout, consultable gratuitement sur le site de la fondation. Au jeu de la productivité, difficile de battre l’Ifrap. L’Observatoire européen des think tanks le crédite d’ailleurs d’une deuxième position parmi ses 52 pairs français.

…poil à gratter pour les autres…

Côté force de frappe, l’Ifrap revendique un bataillon de quinze chercheurs permanents. Le noyau dur de la fondation se compose plus exactement de six équivalents temps plein (et d’autant de bénévoles). Là encore, le canon universitaire débouterait quiconque du prédicat de « chercheur ». Mais foin de l’orthodoxie ! « Notre production est soumise à l’avis d’experts, d’universitaires, de fonctionnaires, de conseillers à la Cour des comptes, plaide la meneuse de troupe. Nos sujets de recherche sont coordonnés par un comité scientifique composé de professeurs d’université et de hauts fonctionnaires experts des politiques publiques. » Parmi lesdits, Emmanuel Combe, vice président de l’Autorité de la concurrence et docteur en sciences économiques, qui s’empresse de minorer l’algarade scientiste : « Que l’Ifrap ne soit pas l’Insee, qu’on n’y fasse pas de l’économétrie comme on le ferait dans un centre de recherche, me paraît finalement moins important que l’utilité sociale du discours qui y est produit. Dans un pays où la légitimité de l’État-omniscient est si souvent présentée comme un postulat, la fondation joue pleinement son rôle de poil à gratter et la singularité de son discours en fait la valeur dans le débat public. »

…et libérale pour tous.

Car plus libéral que l’Ifrap, tu meurs. « Le monde rêvé d’Agnès Verdier-Molinié ? Un monde avec le moins de fonctionnaires et de syndicalistes possible », résume en souriant un autre membre du conseil scientifique de la fondation. Et Emmanuel Combe, pourtant peu soupçonnable de tentation trotskiste, de juger lui aussi que son amie pousse le bouchon libéral un peu trop loin. « Le sujet pour moi n’est pas moins d’État mais mieux d’État. Je pense que pour Agnès, la question de l’État est un sujet de principe : l’État, quoi qu’il fasse, est toujours perçu comme un poids. »

Agnès Verdier-Molinié, elle, refuse l’étiquette libérale. « Réformiste » lui convient mieux. Les propositions défendues par l’Ifrap depuis sa création donnent en tout cas le ton : instauration d’un jour de carence dans la fonction publique, inscription dans la loi de l’obligation de transparence pour le financement des syndicats, fin du monopole de l’ANPE, déduction d’ISF pour les investissements dans les PME (puis, en 2017, disparition programmée de l’ISF, transformé en IFI), ouverture du recrutement des directeurs d’hôpitaux publics aux diplômés du privé… « Je ne vois rien de “libéral” dans tout ça. Juste du bon sens. Certaines de nos recommandations ont directement pesé sur les lois, d’autres ont peut-être évité que de mauvaises lois voient le jour », ponctue la directrice.

Reconnaissance d’utilité publique…

En 2009, l’Ifrap, créée sous statut associatif, est devenue l’une des 657 fondations d’utilité publique (FRUP) de France. Un blason conquis à la faveur d’une pugnace campagne pro domo. La RUP s’obtient par décret, après instruction du ministère de l’Intérieur, puis analyse et décision du Conseil d’État. La procédure est longue et coûteuse : pour les fondations, il faut pouvoir mettre 1 million et demi d’euros sur la table en guise de dotation initiale, fournir des gages de pérennité économique, accepter la présence au conseil d’administration d’un commissaire aux comptes représentant l’État. Mais le jeu peut en valoir la chandelle : reconnaissance officielle et valorisation des activités menées, et, surtout, défiscalisation des dons dans le cadre de l’impôt sur le revenu (remise de 66 %), sur la fortune (75 %) et sur les sociétés. De quoi en exaspérer plus d’un. « Qu’une organisation militant pour la limitation des dépenses publiques profite de la défiscalisation, donc indirectement des largesses de l’État, cherchez l’erreur… », fulmine Dany Lang.

…mais pas de subvention publique.

Là encore, la caravane passe. Si l’Ifrap profite de fait d’un commode instrument fiscal, elle ne perçoit aucune subvention publique directe. Son financement repose à 91 % sur des dons privés, à hauteur d’un peu plus d’1,2 million d’euros en 2018. Des versements émanant à 80 % de personnes physiques, pour un montant moyen autour de 100 euros.

« En France, le budget moyen des think tanks avoisine les 250 000 euros. Ce chiffre masque bien sûr de fortes disparités. L’Ifri, institut français des relations internationales, est le mieux doté, avec un budget de six millions d’euros », précise Olivier Urrutia, directeur général de l’Observatoire européen des think tanks. On est est bien loin des 130 millions d’euros des fondations allemandes Konrad Adenauer, liée à la CDU, ou Friedrich Ebert, proche du SPD, a fortiori des 300 millions de dollars de revenus de la Rand Corporation aux États-Unis.

« L’Ifrap publie ses comptes, ce qui n’est pas le cas tous les think tanks, loin de là », poursuit Olivier Urrutia. Sur le critère de transparence, la fondation arrive en dixième position du baromètre de l’Observatoire. Allez, encore quelques menus efforts ! Montant de la défiscalisation, salaire de la dirigeante (bien loin des replets émoluments que peuvent s’octroyer certains de ses congénères). Surtout, quelles sont les entreprises qui assurent un cinquième des dons versés à la fondation ? Sur ce point, silence radio. Tout juste saura-t-on qu’il s’agit à 80 % de TPE et de PME, et que les dons des entreprises sont plafonnés à 200 000 euros par an. « Aucune contrepartie n’a jamais été accordée aux donateurs et ils n’influent en aucun cas nos sujets de recherche », insiste Agnès Verdier-Molinié, qui défend l’indépendance de la fondation vis-à-vis des entreprises et des partis politiques. Et son ami Emmanuel Combe de vanter l’intégrité de son amie. « Elle ne doit plus compter le nombre de fois où on a tenté de la débaucher, notamment dans le monde politique. Elle aurait pu accepter des postes à forte responsabilité. Mais elle est très au clair dans sa posture de liberté. » N’en déplaise à ses contempteurs, l’égérie de l’Ifrap n’est pas près de quitter la lumière des projecteurs !