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“Cessons d’être défaitistes”

Actu | Entretien | publié le : 01.06.2019 | Laurence Estival

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“Cessons d’être défaitistes”

Crédit photo Laurence Estival
Vous que l’on décrit souvent comme un « patron à la fibre sociale », que vous inspire la crise des « gilets jaunes » ?

Louis Gallois : La crise des « gilets jaunes » traduisait à son origine le malaise des classes moyennes populaires. En forçant le trait, elle est le résultat du fossé entre les bénéficiaires et les perdants de la mondialisation. La France qui souffre recoupe assez largement la France dite « périphérique », qui se sent oubliée et qui vit le retrait des services publics des territoires comme un abandon.

Les entreprises ont-elles, elles aussi, leur part de responsabilité, et notamment par rapport au chômage de longue durée, une cause d’exclusion d’une partie des classes populaires ?

L. G. : En 2013, j’avais proposé au nom des associations de lutte contre l’exclusion que les partenaires sociaux négocient un accord interprofessionnel pour faciliter l’insertion des chômeurs de longue durée ; cette idée n’a pas passionné les foules… La baisse drastique des contrats aidés en 2017-2018 n’a pas contribué non plus à faire du chômage de longue durée une cause nationale. Pourtant, des solutions existent : l’insertion par l’activité économique (IAE), la formation des chômeurs sur laquelle un effort important est prévu, des emplois utiles mais peu ou pas rentables et non concurrents des emplois marchands ou des emplois publics, et des expérimentations comme Territoires zéro chômeur. Et ça marche.

Peut-on généraliser cette expérimentation ?

L. G. : Généraliser, non, parce qu’il faut que les territoires soient volontaires. Étendre, oui. Nous plaidons d’abord pour une deuxième loi d’expérimentation, plus large. Passer de 10 à 50 territoires, par exemple. Aujourd’hui, 160 territoires sont candidats. Nous espérons le vote de cette loi en 2019.

Et vous, en tant que chef d’entreprise, avez-vous été exemplaire ?

L. G. : Probablement pas ! Chez Airbus, par exemple, c’est difficile, car le niveau de compétences demandé est élevé et le recrutement concerne essentiellement des cadres ou des personnels qualifiés. PSA a plus de possibilités et il s’engage en embauchant, par exemple, des personnes au RSA. Dès lors que des postes sont accessibles, les grands groupes, à la différence des PME, ont les compétences en interne pour mettre en place l’accompagnement nécessaire. C’est pourquoi la FAS a créé, avec le soutien de l’État, un dispositif spécifique, appelé Sève, qui est une passerelle entre les structures d’insertion et l’emploi de droit commun. On aide les salariés à entrer dans les entreprises et à s’adapter à leur poste, et on aide les entreprises à accueillir les salariés en les épaulant dans la définition des postes, la gestion de l’accueil du nouveau salarié ou le choix des formations à mettre en œuvre. Un bilan est en cours par la DGEFP.

L’apprentissage est-il aussi un bon moyen de favoriser l’insertion des jeunes et pensez-vous que la réforme qui se met en place va permettre le décollage de ce mode d’apprentissage en France ?

L. G. : Le nombre d’apprentis augmente ; c’est une très bonne nouvelle. Il faut probablement aller plus loin pour prendre en compte les difficultés concrètes des apprentis (logement, transports…) et amener les lycées professionnels à devenir des partenaires de l’apprentissage et à ne pas considérer celui-ci comme un concurrent. Pour les jeunes aussi, parfois, il faut un sas. Je suis favorable à la mise en place du préapprentissage. Un rôle que jouent remarquablement les écoles de production. 100 % des élèves qui en sortent réussissent ensuite leur apprentissage. France Industrie, qui regroupe les entreprises industrielles, a indiqué dans sa contribution au grand débat sa volonté de les soutenir. La même France Industrie a également proposé la montée en puissance des GEIQ (groupements d’employeurs pour l’insertion et la qualification), des structures qui accueillent les personnes en difficulté d’emploi pour les former et, tout en restant leur employeur, les mettre à disposition des entreprises industrielles membres du groupement.

Vous misez sur les démarches collectives qui partent du terrain pour recréer une dynamique. Un antidote au repli sur soi et à la montée de l’individualisme ?

L. G. : Quand l’ensemble des acteurs (collectivités locales, entreprises) se mettent autour de la table, des solutions sont trouvées. C’est le cas à Figeac, à Vitré, en Vendée, à Oyonnax… L’initiative 124 territoires d’industrie, lancée en novembre dernier par le Gouvernement pour accompagner la réindustrialisation de bassins qui ont eu un passé industriel, est à ce titre intéressante. On sous-estime l’énergie qui peut se créer sur les territoires quand les gens se parlent et définissent des objectifs communs. Lorsque cette dynamique existe, l’État doit la soutenir. À ce titre, on aurait pu concevoir l’initiative 124 territoires d’industrie non comme un programme fixé d’« en haut » mais comme une réponse aux territoires qui se prennent en main. À l’inverse, le programme des Investissements d’avenir que gérait le Commissariat général à l’investissement a dû accorder, quand j’étais à sa tête, 90 % de ses concours aux quinze métropoles parce que c’est là que se concentrent la recherche, l’enseignement supérieur, l’innovation et les start-up que nous soutenions.

Vous le regrettez ?

L. G. : Ces soutiens étaient nécessaires, car le dynamisme des métropoles est essentiel. Mais il faut mieux tenir compte de la diversité des territoires. Après la désindustrialisation brutale des années 1990 et 2000, la France a besoin de recréer des capacités de production, pas uniquement dans les métropoles où le foncier est rare et cher, mais aussi dans des territoires moins denses. L’industrie française est sous-dimensionnée par rapport à la taille de notre économie. Et elle n’arrive pas à répondre à la demande interne et externe ; elle a des difficultés à attirer les salariés, alors que les rémunérations y sont en moyenne 20 % supérieures à celles offertes dans les services. Les conditions de travail se sont aussi largement améliorées. Il faut promouvoir une autre vision de l’industrie.

L’éternel pessimisme français ?

L. G. : Il y a aussi, dans la méconnaissance de l’industrie, un élément culturel : la France n’a pas la même tradition industrielle qu’un pays comme l’Allemagne, nos références sont souvent rurales et agricoles. Le grand événement en Allemagne, c’est la foire de Hanovre des biens d’équipement ; en France, c’est le Salon de l’Agriculture. L’industrie à la télévision, ce sont les accidents industriels.

Vous parlez d’accident industriel. Comment l’ancien P-DG d’Airbus analyse-t-il l’échec industriel de l’A380 ?

L. G. : J’ai voté pour la construction de l’A380 et je ne le regrette pas. C’est un magnifique avion. Des moteurs plus performants, moins gourmands sont apparus après sa mise en service. Ses coûts d’exploitation ont alors paru élevés aux compagnies aériennes par rapport à des avions utilisant ces nouveaux moteurs.

Cet avion trop gros et trop gourmand n’était-il pas non plus une erreur « écologique », un thème que vous avez rarement abordé ?

L. G. : Au contraire, un avion de grande taille consomme moins, à « la place » , qu’un avion de petite taille ! Les concurrents de l’A380 sont de gros avions ! Bien sûr, la préoccupation environnementale doit être pleinement intégrée dans l’activité industrielle. C’est une responsabilité majeure de l’entreprise ; mais un employeur doit aussi protéger autant qu’il le peut l’emploi de ses employés. Mener de front exigences sociale et environnementale ne sera pas facile. L’industrie vit dans une économie mondialisée. La France n’est pas une île isolée ; la protection de l’environnement ne peut pas être l’affaire d’un pays seul, qui s’affranchirait des contraintes de la compétitivité. C’est largement l’affaire de l’Europe et, pour le climat, cela relève d’une régulation mondiale.

Amusant pour un souverainiste qui est resté proche de Jean-Pierre Chevènement…

L. G. : Je ne sais pas ce que c’est qu’être souverainiste. Je suis attaché à la nation. C’est l’espace de la démocratie, reconnu par les citoyens. Cela est vrai dans tous les pays d’Europe. Lorsque l’Europe oublie les nations, elle récolte les nationalismes. La grande affaire, c’est d’articuler la nation incontournable et l’Europe nécessaire.

Louis Gallois “Cessons d’être défaitistes”

Diplomé d’HEC et de l’ENA, Louis Gallois a effectué la première partie de sa carrière dans l’administration, avant de prendre la tête d’entreprises publiques (SNCF, EADS…). Après avoir occupé, sous la présidence Hollande, la responsabilité de commissaire général à l’investissement, il est aujourd’hui président du conseil de surveillance de PSA, coprésident du think tank la fabrique de l’industrie, et président de la fédération des acteurs de la solidarité, combinant son intérêt pour les questions industrielles et son engagement social.

Auteur

  • Laurence Estival