S'abonner
Se connecter
Menu

Le portail des décideurs du social et des ressources humaines par

Liaisons sociales magazine Entreprise & Carrières
Newsletter

Magazines

Politique sociale

L’Italie de Mario Monti rongée par la pauvreté

Politique sociale | publié le : 03.12.2012 | Guillaume Delacroix

Crédit photo

Alors que le pays s’enfonce dans la récession, avec son lot de faillites et de chômeurs, l’impôt s’alourdit et la dépense publique se réduit. Les exclus du travail sont encore plus fragiles et les salariés se paupérisent.

L’Italie termine l’année sur les genoux. Jamais le chômage n’a été aussi haut et, avec la récession qui fait rage, la plus sévère en Europe après celles de la Grèce et du Portugal, la précarité s’étend à une vitesse effrayante. Mario Monti, chef du gouvernement depuis un an déjà, n’a rien pu faire pour la stopper. Au contraire, sa politique d’austérité, en parfaite continuité avec celle de son prédécesseur, Silvio Berlusconi, provoque des drames inattendus. Récemment, 70 malades atteints de sclérose en plaque ont fait la grève de la faim pour obtenir une prise en charge que la sécurité sociale leur avait retirée. Une manifestation a été organisée devant la Chambre des députés, à Rome, pour attirer l’attention sur « les citoyens les plus fragiles, malades ou handicapés, qui, de façon profondément inique, sont en train de faire les frais de cette période économique difficile », ont expliqué les porte-parole du mouvement dit « du 14 septembre » qui défend les droits des malades atteints d’affections de longue durée. Quelques jours plus tard, c’était au tour des mécontents de la réforme des retraites de venir défiler à Montecitorio, la place qui fait face au Parlement. Dès son arrivée fin 2011, la ministre des Affaires sociales, Elsa Fornero, a fait passer un texte éclair portant l’âge légal à 67 ans. Mais, dans sa précipitation, elle a oublié de prendre en compte les salariés en passe de prendre leur retraite avant l’heure.

Des esodati sans pension ni chômage. Résultat, de nombreux Italiens se sont retrouvés, d’un coup, sans pension de retraite ni allocations chômage. Surnommées les esodati, ces personnes exclues du marché du travail seraient 400 000, selon les syndicats. La manifestation d’octobre a donc pris des accents désespérés. « Après plus de trente-neuf ans de travail, on me demande tout simplement de me suicider », criait un homme défilant corde au cou. Un peu plus loin, dans les ruelles pavées qui serpentent jusqu’au Sénat, en longeant la place Navone, une femme a livré un témoignage de la même veine : « L’an dernier, mon employeur m’a proposé de partir en préretraite après trente-neuf ans de cotisation, en me payant l’année manquante pour arriver à quarante annuités. Au final, j’ai tout perdu, car la réforme est entrée en vigueur de manière rétroactive. Je l’ai en travers de la gorge. » Des Alpes à la Sicile et de la lagune de Venise au talon de la Botte, partout, c’est la même inquiétude. Explication de Michele Prospero, professeure de sciences politiques à La Sapienza, la grande université de Rome : « Les mesures de désendettement prises par Mario Monti n’ont rien prévu pour favoriser la reprise économique et n’ont pas répondu à l’urgence des situations de pauvreté. » Certes, l’image de l’Italie dans l’opinion publique internationale s’est améliorée. Mais, selon Michele Prospero, « la situation matérielle des Italiens s’est aggravée ». D’abord, les plans d’austérité à répétition ont réduit les crédits des collectivités territoriales, dont dépend le secteur de la santé. Au printemps, le gouver nement a lancé une revue générale des comptes de l’État, des régions, des provinces et des communes. Puis, au début de l’été, les premiers arbitrages sont tombés : les administrations ont été priées de trouver 26 milliards d’euros d’économies, aussi vite que possible, en attendant de nouvelles mesures pour 2013.

Dans ce contexte de rigueur, la chasse aux crédits est ouverte. « De l’argent, il y en a ! » assure Giuseppe Roma, directeur général du Centre d’études des investissements sociaux (Censis) : « Comment se fait-il, par exemple, que plusieurs milliards d’euros de fonds européens affectés à l’Italie ne soient pas utilisés ? » Selon cet expert, « on continue de marquer des buts contre notre camp ». Illustration avec l’intransigeance de Mario Monti au sujet des contrôles fiscaux : « L’intention est noble mais, paradoxalement, les procédures bureaucratiques s’alourdissent et encouragent la corruption ; on n’avait pas vraiment besoin de cela. » Il faut dire que le « Professore », surnom du Premier ministre italien qui a présidé durant près de vingt ans la prestigieuse université privée Bocconi de Milan, l’équivalent transalpin de HEC, a demandé à ses concitoyens des efforts historiques. Au cœur de sa politique, l’alourdissement de la fiscalité : il l’a augmentée de 63 milliards d’euros, alors que le « Cavaliere » Berlusconi avait déjà donné un tour de vis de quelque 207 milliards. En clair, les hausses d’impôts ont été dix fois plus élevées que les économies recherchées dans les dépenses publiques.

Dans ces conditions, les Romains n’ont pas été très étonnés de voir un entrepreneur escalader la coupole de la basilique Saint-Pierre pour y dérouler une banderole, au début de l’automne. On pouvait y lire un grand ras-le-bol : « Vous êtes en train de nous tuer. Votre politique, c’est de la boucherie sociale. » L’association Caritas le confirme : « La crise a non seulement une incidence très forte sur les plus pauvres, mais elle fait aussi émerger de nouvelles formes de pauvreté. » Alors que la population immigrée fait toujours énormément appel à ses œuvres de charité, cet équivalent du Secours catholique observe que les Italiens ont été cette année 15 % plus nombreux à frapper à sa porte. « Avant la crise, les actifs accumulaient beaucoup d’épargne, tandis que les retraités bénéficiaient de régimes très redistributifs. Ce qui est en train de changer, c’est le monde du travail, parce que les revenus sont de plus en plus taxés et parce que les faillites des petites entreprises et les fermetures d’usines des grands groupes se multiplient », souligne Giuseppe Roma.

En Sardaigne, le géant américain de l’aluminium Alcoa a annoncé la fermeture d’une fonderie, entraînant la disparition de 1 500 emplois. Des dizaines de salariés ont fait grève pendant plusieurs jours dans la mine attenante, à 370 mètres de profondeur, pendant que d’autres défilaient à Rome sous les fenêtres d’un ministère de l’Industrie impuissant. Dans les Pouilles, l’aciérie du groupe Ilva a stoppé ses activités à Tarente sur décision de justice. Le site, premier pôle sidérurgique d’Europe, a atteint des niveaux de pollution intolérables et prétend ne pas avoir les moyens d’y remédier. Le ministère de l’Environnement n’a d’autre choix que de compter les emplois menacés, plus de 11 000 au total.

La part des ménages ne parvenant pas à subvenir à leurs besoins vitaux a franchi la barre des 5 %

Une étude récente de l’Institut national de la statistique confirme le phénomène d’appauvrissement en cours. En 2011, la proportion de foyers vivant sous le seuil de pauvreté (1 011 euros pour deux personnes) a avoisiné, comme les trois années précédentes, les 11 %. Mais la proportion des ménages ne parvenant pas à subvenir à leurs besoins vitaux a franchi la barre des 5 %, soit près de 3,5 millions de personnes. Et cette recrudescence de la pauvreté a essentiellement frappé ceux qui ont perdu leur emploi – le chômage au sens du BIT s’établit à 10,8 %.

Selon les calculs du Censis, les Italiens ne sont plus que 17 % à épargner, contre 28 % il y a un an. Pour couvrir les dépenses incompressibles (nourriture, logement, eau, électricité, gaz et essence), plus de la moitié de la population puise maintenant dans son bas de laine. « Le travail salarié sous toutes ses formes, secteurs public et privé confondus, paie un lourd tribut. Résultat, la consommation est revenue à ses niveaux d’il y a environ vingt-cinq ans et le populisme fait florès », s’inquiète la professeure Prospero, de La Sapienza.

De fait, le Mouvement 5 étoiles de l’humoriste Beppe Grillo, qui est à l’Italie ce que les Indignados sont à l’Espagne, était crédité de 3 % d’intentions de vote dans les sondages en 2011. Aux municipales du printemps dernier, il a récolté 9 % des suffrages au niveau national. Et fin octobre, aux élections régionales anticipées en Sicile, il a obtenu 15 %, devenant là-bas le premier parti, devant les formations traditionnelles de droite et de gauche. Un tsunami.

Luigi Angeletti Secrétaire général de l’Union italienne du travail (UIL)
“Avec Mario Monti, la situation a empiré”

Quel bilan tirez-vous de l’année 2012 pour les salariés italiens ?

En un an, 500 000 personnes ont perdu leur emploi et, actuellement, un millier de postes disparaît chaque jour. Cela signifie qu’un très grand nombre de familles voient leurs revenus baisser de manière importante. En outre, un demi-million de salariés se trouvent actuellement en chômage technique, ce qui, là encore, pose de graves problèmes en termes de revenus.

Enfin, autre élément préoccupant, la hausse significative des impôts a mis sous pression l’ensemble des Italiens.

La pauvreté a-t-elle gagné du terrain dans le pays ?

Comme partout ailleurs en Europe, notre société n’est pas homogène et certains souffrent beaucoup plus que d’autres de la récession. Ceux qui sont frappés sont d’abord les travailleurs du secteur privé, car les faillites d’entreprises se multiplient. Mais les artisans et les commerçants sont également touchés par la crise, car les familles consomment moins du fait, précisément, de la baisse de leurs revenus.

Comment se fait-il que les gens ne descendent pas dans la rue, comme en Grèce, en Espagne ou au Portugal ?

Premier élément de réponse : les motivations d’une éventuelle mobilisation diffèrent selon les situations. Aujourd’hui, le malaise le plus important se concentre au sein des entreprises qui mettent la clé sous la porte. Il y a donc un effet de dispersion sur le territoire, d’autant que la taille de nos entreprises est petite. Deuxième élément : le découragement. Habituellement, les manifestations ont lieu lorsque l’on pense avoir une chance de voir les choses changer. Dans le contexte actuel, marqué par une forte augmentation du chômage, la population est résignée, tout simplement.

Quel bilan tirez-vous d’un an de gouvernement Monti ?

La situation de l’Italie a empiré. L’exécutif mène des réformes à un rythme impressionnant mais la plupart des textes restent sur le papier. Le seul chantier qui a vraiment abouti à ce stade, c’est celui des retraites. Parallèlement, Mario Monti s’est concentré sur l’alourdissement de la fiscalité, sans tailler dans la dépense publique. C’est d’ailleurs un paradoxe : son gouvernement est formé de personnalités de la société civile, mais il n’a pas été capable de réduire le train de vie de la classe politique, qui est pourtant l’un des problèmes majeurs de notre pays.

Propos recueillis par Guillaume Delacroix

Guillaume Delacroix vient de publier le Mystère Mario Monti. Portrait de l’Italie post-Berlusconi chez Plon.

Auteur

  • Guillaume Delacroix

Articles les plus lus