La Ville rose parie sur les savoirs
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Tout un symbole ! En septembre, Pierre Fabre inaugurait son nouveau laboratoire de recherche et développement sur l’ancien site d’AZF ; 600 chercheurs y travaillent depuis. Un engagement que le patriarche avait pris après que la ville fut défigurée par l’explosion de l’usine de Total. Le Cancéropôle, porté à l’époque par le maire Philippe Douste-Blazy pour effacer le traumatisme, sort doucement de terre. Le centre de recherche Pierre-Potier abrite une vingtaine de chercheurs. Sanofi-Aventis y a installé également ses équipes. D’ici à 2013, la clinique universitaire du cancer, en construction, accueillera ses premiers patients. Vu de la route d’Espagne, qui longe le Cancéropôle, le site a encore des allures de grande friche.

Avant la catastrophe, l’économie du Grand Toulouse était dominée par l’aéronautique et la chimie, alors le deuxième employeur de la ville. « Le ciel de Toulouse a longtemps été jaune avec l’exploi­tation de l’azote », rappelle Jean-Louis Chauzy, président du conseil économique et social. La chimie lourde est désormais persona non grata. « Une véritable sanction ! Ces pétitions qui, au lendemain de l’ex­plo­sion, appelaient à faire de Toulouse « une ville propre » ont nourri un sentiment anti-ouvrier qui se développe depuis », dénonce l’édile, qui milite pour le retour de ce secteur d’activité.

Le mouvement ouvrier a pourtant été très ancré à Toulouse. « C’est une terre radicale-socialiste. Jean Jaurès y a créé la première bourse du travail de France », note Rémy Pech, auteur d’un livre sur le leader socialiste (Jaurès paysan, éditions Privat, 2009) et ancien président de l’université du Mirail. « En mai 68, Toulouse a été une des rares villes où il n’y a jamais eu de coupure entre étudiants et ouvriers. Notamment parce que les familles ouvrières de la région envoyaient leurs enfants faire leurs études à Toulouse », explique de son côté l’avocat Michel Sabatte.

Toulouse n’a pas eu à résoudre de violentes reconversions comme en ont connues les villes du Nord ou de l’Est. Son histoire industrielle est trop récente. Résultat : les relations sociales sont aussi moins rugueuses qu’ailleurs, même si le syndicalisme est bien implanté dans les grandes structures publi­ques et privées. Jusqu’au début du xxe siècle, la Cité des violettes est restée un gros bourg. La culture du pastel et celle du tabac ont fait sa richesse. Aujourd’hui, ce sont les technologies de pointe et la recherche qui la portent. La ville est dominée par l’industrie aéronautique et spatiale. Avec les systèmes embarqués, le ­secteur représente près de 100 000 emplois. « Lorsque Airbus tousse, toute la ville s’enrhu­me », ont pris l’habitude de dire les Toulousains. C’est oublier que l’agroalimentaire – qui possède son pôle de compétitivité, Agrimip Innovation – emploie au moins autant d’actifs dans la région. Ses entreprises sont plus discrètes, moins concentrées autour de la métropole et de taille plus modeste, comme 3A Coop, un groupe laitier de 2 200 salariés.

Promu métropole d’équilibre dans les années 60, Toulouse est surtout devenu la ville aux 70 000 cadres et aux 100 000 étudiants. Signe de cette évolution : 1 200 avocats sont inscrits au barreau, contre 280 il y a trente ans. La mutation s’est opérée dans les années 80 et explique l’attractivité incroyable de cette ville, pourtant dépourvue de TGV : 15 000 nouveaux habitants s’y installent chaque année. « Toulouse s’est hissé parmi les grandes métropoles les plus dynamiques en matière d’emploi, note l’Insee. En troisième position derrière Paris et Lyon. » Quatre emplois sur dix concernent des postes de chercheurs, de techniciens de recherche, d’ingénieurs. La ville concentre près de 400 labos de recherche.

La deuxième cité étudiante de France abrite aussi des pépites en matière d’enseignement supérieur. D’ici à 2014, les écoles d’ingénieurs en aéronautique, Supaéro, l’Ensica, l’Enac, l’Insa et les centres de recherche devraient être réunis sur le même site, Montaudran Aerospace. Côté sciences humaines et sociales, l’université Toulouse I Capitole sort du lot. En économie, Toulouse School of Economics draine des chercheurs du monde entier grâce à la renommée de son président, l’économiste Jean Tirole. La ville compte également des grands noms du droit social : Michel Despax, Jean Pélissier, Albert Arseguel ou Jacques Igalens (voir portrait page 37). Reste que depuis la dissolution du Laboratoire interdisciplinaire de recherche sur les RH et l’emploi il y a deux ans, la recherche en droit social est en reconstruction. « L’institut de droit privé de l’université héberge désormais un pôle de recherche en droit des activités professionnelles qui transcende le droit du travail et a ­vocation à appréhender toutes les formes d’emploi, du salariat à l’in­dépendance en passant par l’autoen­treprise ou les cumuls d’activités », souligne Lise Casaux­Labrunée, professeure à Toulouse I.

Pourtant, Toulouse peine à s’imposer face à des rivaux comme Grenoble ou Bordeaux. « Les Toulousains ont toujours souhaité que leur maire reste un élu local et n’ait pas de portefeuille ministériel. C’est manquer d’ambition pour cette ville tournée vers l’international », note un observateur qui rêve d’un maire de la stature d’un Juppé. Le match Bordeaux/Toulouse concernant la future localisation de l’institut de recherche technologique dans les domaines de l’aéronautique, de l’espace et des systèmes embarqués sera un signe fort. Pierre Cohen, le maire socialiste, se montre confiant : « Les compétences se construisent, elles ne se décrètent pas. Dans ce domaine, Toulouse est en avance sur son voisin. ». A.C.G