Serait-ce une “bêtise” d’augmenter les salaires ?
Jean-Pierre Basilien Directeur d’études à Entreprise & Personnel

La réponse à cette question appartient à chaque entreprise. L’évolution des rémunérations n’est pas liée à l’idée que des décideurs se feraient de son impact macroéconomique. C’est avant tout le résultat, l’agrégation d’un ensemble de décisions micro­économiques, prises relativement indépen­damment les unes des autres. Chacune d’entre elles est fondée sur un grand nombre de facteurs. En premier lieu, bien sûr, la situation économique, les résultats, la pression concurrentielle, la perspective de croissance. Le poids des coûts salariaux est une donnée de l’équation. Mais il faut prendre également en compte le positionnement relatif des rémunérations dans son secteur d’activité, l’effort salarial des dernières années, l’impact de systèmes de redistribution collective des résultats que sont l’intéressement et la participation… Sans parler des données liées à la démographie de l’entreprise, à la pression sociale, au niveau de l’inflation…

La préparation d’un ensemble de mesures salariales est un exercice complexe qui prend tout son sens aux bornes d’une entreprise. La même mesure peut être une « bêtise » pour l’une, la bonne décision pour l’autre. Elle peut être accueillie avec une relative satisfaction par le corps social ou provoquer un conflit suivant les contextes. Cependant, quelques tendances se dégagent. Les taux médians des mesures salariales en France depuis 2008 ne permettent plus de gérer les carrières avec la même progression que par le passé, tant pour les cadres que pour les non-cadres (il faudrait des budgets entre 1,2 et 2,5 % en plus de l’inflation). Nous sommes de fait dans un cycle de modérations salariales, induit par la crise.

Au-delà du salaire, les cotisations sociales ayant beaucoup augmenté pour financer la protection sociale, l’arbitrage est devenu difficile pour les entreprises face à des salariés qui réclament du cash en se fiant à une évolution davantage perçue que réelle des prix (alimentation, énergie, logement). Les DRH sont en situation délicate dans des négociations difficiles alors que beaucoup d’entreprises annoncent, au titre de 2010, des résultats souvent très bons, que les salariés attendent un rattrapage des efforts imposés durant les deux dernières années et que tout milite pour une grande prudence en raison de multiples incertitudes de notre environnement. L’équilibre se trouvera donc entreprise par entreprise.

Philippe Moati Professeur d’économie à l’université Paris-Diderot, directeur de recherche au Credoc

Le premier réflexe de l’économiste est de considérer avec prudence la perspective d’une augmentation généralisée des salaires. Sa principale justification résiderait dans la volonté de protéger le pouvoir d’achat des salariés face à un mouvement de hausse des prix déjà amorcé, résultant des tensions sur le marché des matières premières. Un épisode proche de celui de 2007-2008, qui s’était soldé par un recul du pouvoir d’achat des ménages. Un tel ­recul aurait pour effet d’entraîner celui de la consommation, le principal moteur de la croissance de l’économie française. La hausse des produits intensifs en matières premières ne s’accompagne pas, pour l’instant, d’une progression de l’inflation dite sous-jacente. Augmenter significativement les salaires ferait courir le risque d’enclencher une spirale inflationniste : l’augmentation des coûts des entreprises favoriserait une hausse généralisée des prix qui relancerait les revendications salariales… Alors que l’intégration à la zone euro nous prive de l’arme de la dévaluation, l’inflation éroderait une compétitivité internationale déjà problématique, ce qui finirait par se répercuter sur la croissance et l’emploi.

Et pourtant. L’observateur de la société française que je suis estime qu’il est urgent d’envoyer un signal aux salariés. Déjà touchés par une crise dont ils attribuent la responsabilité à une mondialisation financière qui les dépasse, leur moral est très sensible à la hausse des prix des produits du quotidien, qui touche en premier lieu les catégories les plus modestes. Depuis plusieurs années, les classes moyennes vivent un sentiment de régression de leur niveau de vie, expriment un malaise croissant à l’égard de leur vie au travail et supportent difficilement que les circonstances imposent de revenir régulièrement sur les acquis sociaux.

L’annonce des bénéfices record engrangés par les entreprises du CAC 40 et du retour des bonus faramineux empochés par le gotha du salariat alimente la déprime et la colère. La reprise qui s’esquisse ne profite pas à chacun. On ne gagne pas la compétition internationale avec des salariés démotivés. Leur engagement, leurs compétences et leur créativité comptent davantage que le coût du travail. Et puis, des salariés désespérés sont des proies faciles pour les idéologies populistes. Nous venons de recevoir un avertissement sans frais. Entre des maux, il faut savoir choisir le moindre.

Denis Ferrand Directeur général de COE-Rexecode

La problématique de la hausse des salaires est à géométrie et géographie très variables au sein de la zone euro. Redevenue d’actualité en Allemagne après plus de dix années de modération salariale, la question est loin de se poser en Espagne, où le taux de chômage poursuit son ascension au-delà de 20 % de la population active. La France connaît pour sa part la plus lente progression de l’indice du salaire mensuel de base (1,7 % sur un an fin 2010) depuis la fin des années 90, période durant laquelle la modération salariale était la contrepartie de la réduction du temps de travail. La fragilité de la situation financière des entreprises laisse en outre peu de place à une hypothétique accélération des salaires. Dans le cas de l’Allemagne, celle-ci est toutefois plus dans les discours et les négociations qu’elle ne s’observe déjà. La progression du salaire horaire dans l’ensemble de l’économie reste contenue à 2,1 % sur un an en décembre. Toutefois, les conditions d’une accélération salariale se réunissent outre-Rhin. Le taux de chômage est à son plus bas depuis 1991. Le nombre de postes vacants est à la hausse et la question des pénuries de main-d’œuvre fait de nouveau surface.

Une accélération des salaires en Allemagne serait une bonne nouvelle pour l’ensemble de la zone euro, à deux titres. Tout d’abord, elle est un préalable nécessaire au rééquilibrage interne à la zone euro, qui est à opérer entre, d’une part, des pays du sud de l’Europe qui ont accumulé des déficits courants durant la première partie des années 2000 sur la base d’un excès d’endettement (privé en Espagne, public en Grèce) et, d’autre part, les pays du nord de l’Europe dont les excédents courants étaient la contrepartie du déficit des premiers. Tout soutien à la demande interne allemande sera un pas dans la direction de ce rééquilibrage souhaitable. Ensuite, l’accélération salariale n’est pas forcément synonyme de plus d’inflation. Ce qui compte est l’adéquation entre les évolutions de salaire et celles des gains de productivité apparente du travail. Ces derniers ont plutôt été dirigés vers la reconstitution des marges des entreprises au cours des années 2000 en Allemagne, à la faveur d’une réduction des coûts unitaires de la main-d’œuvre particulièrement marquée dans le secteur industriel (- 7 % de 1999 à 2010, selon l’OCDE). Si elle ne dérape pas, une réorientation des gains de productivité vers un peu plus de distribution salariale n’induira pas nécessairement une plus vive inflation par les coûts.