« La crise accentue le désengagement des salariés »
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E & C : Vous avez travaillé, avec l'Anvie*, sur l'impact de la crise sur le comportement des salariés et le fonctionnement des entreprises. Quel est le climat général ?

Faouzi Bensebaa : L'inquiétude domine de façon outrancière. Les salariés ont du mal à trouver des repères dans cette crise, absolument différente de ce qu'ils ont pu connaître par le passé. Ils espèrent des réponses du côté des dirigeants, mais la communication passe mal. L'absence de communication est vraiment ce que les salariés reprochent le plus à leurs dirigeants. Soit ces derniers sont dans une position de repli et ont beaucoup de difficultés à informer parce qu'eux-mêmes n'ont pas de visibilité. Soit les solutions qu'ils proposent sont mal comprises. Il en ressort une impression d'opacité.

Manifestement, la crise n'a fait que renforcer une tendance lourde : le désengagement des salariés et, surtout, leur méfiance envers leur employeur. Un grand nombre d'entre eux estiment même que la crise n'est pas seulement due aux défaillances des établissements financiers, mais aussi aux erreurs d'un certain nombre de dirigeants d'entreprise qui n'ont pas su anticiper les mutations en cours. Plus généralement, les salariés ont le sentiment qu'il existe non seulement une crise économique et financière, mais des crises. Un certain nombre d'entre eux établissent des liens entre la crise économique qui affecte l'entreprise et une crise beaucoup plus profonde, qui touche la société.

E & C : Les salariés sont-ils prêts à faire le dos rond pendant le temps de la crise pour conserver leur emploi ?

F. B. : Pas nécessairement. Ils ne sont pas forcément prêts à accepter des sacrifices en attendant des jours meilleurs. Ils estiment déjà n'avoir pas profité de la croissance, constatant que, ces dernières années, la répartition de la richesse s'est faite d'abord au profit du capital plutôt qu'à celui du travail. Ils n'entendent pas se sacrifier maintenant que la crise est là. Rares sont, par exemple, les salariés qui acceptent une baisse de salaire pour passer le cap. Bref, ils ne veulent pas être la variable d'ajustement de la crise. Ils remettent aussi en cause les politiques de réduction des coûts à tous crins. Il est vrai qu'en se focalisant sur cette variable, l'entreprise laisse peu de réflexion en matière de motivation des acteurs. La démotivation peut donc être au rendez-vous.

E & C : Qu'attendent-ils de leur entreprise ?

F. B. : Pour beaucoup, la crise est l'occasion de réfléchir au mode de fonctionnement de l'entreprise et de la société. Les salariés ne veulent plus d'une entreprise qui serait uniquement là pour maximiser la création de richesse pour les actionnaires. Cela renvoie à la responsabilité sociale de l'entreprise, au rôle qu'elle doit jouer en s'intéressant à l'ensemble de ses parties prenantes. On perçoit une entrée en force de la RSE. D'ailleurs, les entreprises qui ont déjà intégré cette dimension rassurent davantage leurs salariés. Ce sont, en effet, des sociétés qui incluent le long terme dans leur stratégie. Elles ont aussi mieux appris à communiquer, à informer. Dans ce type d'entreprise, les collaborateurs sont beaucoup moins méfiants, nettement plus impliqués.

Un certain nombre de salariés, surtout les cadres, pensent qu'il faudrait davantage renforcer la fonction RH. Celle-ci est attendue sur l'amélioration de la communication interne - il y a une forte demande de transparence -, sur le renforcement du lien humain et sur une contribution plus forte à la stratégie de l'entreprise. Les salariés sont aussi en demande d'actions d'accompagnement des évolutions en cours : actions de formation, d'apprentissage des nouvelles technologies et des nouveaux modes de management.

E & C : Les salariés sont-ils entendus ? Comment réagissent les directions à la crise ?

F. B. : On constate plutôt, dans un certain nombre d'entreprises, un renforcement du contrôle, du reporting, une centralisation de l'information et de la décision, une volonté de réduire drastiquement les coûts. Je pense que c'est une erreur. Pour sortir de la crise, il faudrait, au contraire, aller vers de l'innovation. Et, pour que les salariés puissent innover, il faut leur faire confiance, leur donner de l'autonomie. Car ils sont à la fois en demande de sens et à la recherche d'un nouveau modèle d'entreprise. Certaines d'entre elles entendent déjà ces demandes, d'autres y seront contraintes, sinon, elles péricliteront.

Les objectifs que fixait le Pdg de Renault, par exemple, il y a deux ans, en termes de chiffre d'affaires et de volume de voitures à produire, sont, aujourd'hui, sérieusement relativisés. On se contente d'évoquer du bout des lèvres la bonne tenue du résultat opérationnel. Mais c'est surtout le modèle de l'automobile de demain qui est à réinventer, de façon contrainte et forcée. De même qu'il faut réinventer les modèles de la presse, de l'édition, de la musique, etc. En un mot, il faut changer la façon de considérer l'entreprise et l'économie...

* Association qui promeut la recherche en sciences humaines dans les entreprises.

PARCOURS

• Faouzi Bensebaa, docteur en sciences de gestion et en sciences économiques, est professeur en sciences de gestion à l'université de Reims. Son enseignement et ses interventions en entreprises portent sur le management stratégique, le management de projets, la conduite du changement.

• Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont L'atlas du management 2009 (en collaboration avec David Autissier et Fabienne Boudier) et Mesurer la performance de la fonction logistique (en collaboration avec Joan Le Goff) (éd. Eyrolles).

• Il vient de mener pour l'Anvie (Association nationale de valorisation interdisciplinaire des sciences humaines et sociales auprès des entreprises), avec David Autissier, une enquête sur les salariés face à la crise auprès de 560 entreprises.

SES LECTURES

La tache, Philip Roth, Gallimard, 2002.

Pensées secrètes, David Lodge, Rivages Payot, 2001.

Sensemaking in Organizations, Karl Weick, Sage Publications, 1995.