Le bal des étiquettes
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Il y a ceux qui adorent distribuer des étiquettes et ceux qui souffrent de les porter. Le plus souvent, l'individu ignore de quels qualificatifs on l'affuble (l'étiquette se porte dans le dos). Mais, curieusement, certaines personnes bravent leur réputation silencieuse et s'enorgueillissent des critiques : « Je vous préviens, j'ai un caractère impossible ! » clament-elles, ou encore : « On vous dira que je suis particulièrement tatillon. » A défaut de bannière élogieuse, une étiquette peut bien servir de drapeau. Elle confère une certaine identité...

La plupart du temps, les distributeurs de jugements sont très occupés. « X ? Un parfait incompétent ; Y ? Totalement mégalo. » On voit qu'ils manient l'opinion catégorique depuis des années. D'ailleurs, dans ces entreprises, on ne discute plus, on ne s'écoute pas, on s'échange des évaluations.

Eh oui, les étiquettes, tout le monde s'en plaint mais tout le monde y participe. A vrai dire, elles ont une vie à part entière, comme des entités vivantes. Lorsqu'elles s'installent dans les couloirs des entreprises, vous avez beau essayer de les déloger ou de les supprimer, elles demeurent. Mieux vaut donc éviter de faire circuler le virus en s'entraînant dès maintenant à suspendre son jugement !

Quand le système perdure, c'est que le groupe entier y trouve son avantage. Quels sont donc ces bénéfices cachés ? Tout d'abord, critiquer quelqu'un permet de se souder. On s'offre ainsi une cohésion facile. A défaut de se mobiliser «pour» un projet, on se rassemble «contre». Poussé à l'extrême, cela donne l'effet bouc émissaire. Ensuite, la distribution d'étiquettes rassure. Par ce biais, un groupe dépeint ses seuils d'intolérance. Le manque de rigueur ? Un signe d'incompétence. Quelqu'un de mesuré ? Un mou. Le fun au bureau ? Inacceptable. Cataloguer les personnes donne le sentiment de mieux contrôler son inconfort.

Enfin, mettre une étiquette permet de se venger d'une situation subie contre laquelle il est délicat de se rebeller. Un groupe réagit spontanément en fustigeant sa hiérarchie, par exemple, ou en «soignant» la réputation d'un tiers dont il dépend. A sa manière, il rétablit ainsi l'équilibre.

Devant tant d'avantages, on comprend que la maturité relationnelle soit si rare ! A l'échelle d'une entreprise, ce n'est pas simple d'apprendre à suspendre son jugement, de dialoguer ouvertement en cas de désaccord, de donner des feed-back constructifs et, finalement, de mieux se comprendre.

Meryem Le Saget est conseil en entreprise à Paris <mlsconseil@wanadoo.fr>