Taylor le Petit

Alors lui, il a tout pour lui : allure de condottiere, costume fil-à-fil, sourire carnassier. On s'approche et on sent l'effluve délicat du parfum genre "homme conquérant". Ne manque que le coupé sport et le tourbillon de mannequins à décolleté torride. (Encore que je n'en sache rien. Il est arrivé au rendez-vous avant moi.)

Tant mieux pour lui. Je l'ai dit souvent : il vaut mieux faire envie que pitié, et il n'y a pas de raison de réserver les fonctions de ressources humaines aux vraiment moches, aux déjà vieux et aux "malcomprenant". (Seule la jalousie me fait parler, il faut bien le dire...).

Mais je me méfie. La conversation porte sur la mise en place d'un plan social de très grande envergure, directement consécutif à l'explosion de la soi-disant « nouvelle économie ». Il y a forcément un jour où quelqu'un présente l'addition et où il faut la payer, même avec la gueule de bois.

C'est aujourd'hui. L'homme ne fait pas le fanfaron. Mais il sait calculer : 1 500 personnes (oui, vous avez bien lu !) à sortir sur quatre pays et dix-huit sites, ce n'est pas rien. Et comme la direction générale, dans sa grande mansuétude, exige que « chacun soit traité avec respect et une attitude très professionnelle », il va falloir recevoir personnellement chaque condamné. Sans verre de rhum et sans la prière des morts. Mais pas loin quand même...

« C'est pas compliqué. En s'organisant bien, et en partageant le travail seulement à quatre chargés de mission, on doit pouvoir se taper tous les entretiens avant la date butoir. Mais il faut absolument tenir la cadence de six minutes par entretien, sinon, on est cuits ! »

Qui est cuit ? Si j'ai bien compris, on envisage tout benoîtement de traiter chacun avec "respect", mais à la condition de tenir la cadence de six minutes. Et c'est le bourreau qui se fait du souci ? Je rêve. Ou j'ai dû mal comprendre. Dites-moi que ce n'est pas vrai.

Il insiste. « Attention, les règles seront respectées. Et tous les entretiens personnalisés. Accueil nominal. Remise d'une fiche personnelle pour le calcul de l'impact financier du départ. Mot du président avec signature manuscrite. Intégration en direct live des voeux prioritaires de reclassement dans le logiciel de notre partenaire outplaceur. Non, c'est sûr, ça doit tenir en six minutes. »

Cette fois c'est trop. Je me lâche : « Et la poignée de main, vous l'avez comptée ? Attention, ça peut prendre du temps, la poignée de main ! »

Air contrit du chronométreur. Voilà ce qui lui avait échappé