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LA SANTE DES SALARIES MALMENEE PAR LES RESTRUCTURATIONS

SANS | publié le : 27.08.2002 |

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Crampes épigastriques, complication d'ulcères gastriques, apparition d'eczémas, crises d'urticaire géantes, infarctus du myocarde, aggravation des migraines, troubles persistants du sommeil, crises d'angoisse avec apparition de phobies, aggravation d'états dépressifs..." La liste est encore longue et l'on pourrait y ajouter "l'aggravation fréquente de l'alcoolisme et du tabagisme, les violences physiques envers autrui et envers soi-même, les suicides". De quoi s'agit-il ? Des symptômes dont souffrent les salariés de cinq entreprises soumises à des plans sociaux, décrits dans une étude (1) par les médecins du travail de ces sociétés. Ceux-ci ont d'ailleurs constitué un groupe de travail dans la région Rhône-Alpes pour continuer à témoigner sur ce sujet. « Les salariés victimes de plans sociaux se sentent trahis, détruits dans leur identité même. Ils tentent de s'en sortir par le conflit, la maladie ou la fuite », affirment les médecins. Leur constat est corroboré par de nombreuses études anglo-saxonnes et scandinaves qui ont prouvé le lien entre l'absence d'emploi et les risques sur la santé, y compris dans la survenue de cancers (2).

Epreuve psychique

Même les restructurations sans pertes d'emplois sont pathogènes, comme l'ont indiqué de nombreux médecins du travail lors du 27e Congrès de médecine du travail, qui s'est tenu à Grenoble en juin 2002. « La restructuration d'une usine est une épreuve psychique pour tous les salariés », a signalé le docteur Eric Violette, médecin du travail chez Kodak Industrie. Chez France Télécom, le taux de congés maladie a augmenté de 9 % entre 1999 et 2000, au moment des restructurations les plus importantes.

Les causes sont nombreuses. L'incertitude quant à l'avenir est ce qui est le plus difficile à vivre. Le Dr Eric Violette l'a mesuré dans une enquête épidémiologique en temps réel auprès de salariés de Kodak Industrie, dont le bâtiment était « promis à une vente externe, sans réalisation concrète » : 75 % souffraient de troubles de l'anxiété (26 % pour les autres salariés du site), 45 % de troubles du sommeil (14 % pour les autres salariés), 55 % d'angoisses.

L'incertitude prolongée, facteur pathogène

« L'incertitude prolongée est le facteur pathogène », conclut le DRH Eric Violette, qui estime que « la gestion de l'information dans le temps est un facteur clé pour réduire les symptômes ». Danièle Tezier, membre de la commission nationale du stress de France Télécom, constate que « les salariés vivent mal le changement de métier et la perte de leur savoir ». Menée à la hussarde, la réorganisation de France Télécom n'a pas toujours suffisamment pris en compte les motivations et les compétences des salariés. « Pas facile de se retrouver sur une plate-forme Wanadoo quand on a encadré une équipe ou, à l'inverse, de devenir manager quand on n'en a pas les compétences. » De façon générale, c'est toute l'histoire du salarié au travail qui est balayée.

Subjectif

« Le travail, c'est de l'investissement subjectif et rien ne fonctionne sans cela. C'est souvent loin d'être pris en compte, surtout dans les grands groupes », souligne Anne Flottès, ergonome (voir entretien p. 15). La fin du collectif de travail, l'individualisation dans la gestion des salariés renforcent encore les symptômes. Comme l'ont souligné de nombreux médecins : chacun se croit seul à vivre sa souffrance.

Confrontés quotidiennement à la souffrance des salariés, les médecins du travail cherchent à sensibiliser les entreprises sur ce qu'ils estiment être un "nouveau risque professionnel", aux effets irréversibles. En effet, les résultats d'études épidémiologiques menées dans le temps montrent que les sujets ne retrouvent pas leur état de santé psychique initial. « Nous sommes en face du même problème que les TMS (Troubles musculo-squelettiques) il y a vingt ans. Quand on a commencé à en parler, on niait le problème. Il faut du temps pour faire émerger les vérités scientifiques », a souligné le Dr Eric Violette lors du congrès de médecine du travail.

Risque professionnel

Vincente Chastel, du Centre médical de prévention professionnelle d'Avignon, a suggéré, pour sa part, que « le risque de restructuration soit inscrit comme risque professionnel réglementé avec une surveillance médicale particulière ». Certaines entreprises l'ont déjà intégré, comme Renault Véhicules Industriels (voir p. 14). Les choses bougent aussi chez France Télécom qui a créé une commission nationale du stress au plus fort des restructurations. Sa mission : identifier et analyser les causes de stress et proposer des pistes d'actions qui pourraient être relayées par les CHSCT locaux. Certains sont d'ailleurs très actifs, comme celui de Grenoble, qui a contribué à introduire des règles plus claires pour la mobilité des agents.

Les entreprises y ont intérêt : l'augmentation des congés maladie n'est pas tenable ; RVI, en accompagnant bien ses salariés, s'est épargné une grève. Mais la restructuration est-elle le vrai problème ? « Il y a des milliers de restructurations qui se passent bien, observe Anne Flottès. Elles sont douloureuses quand elles mettent les salariés en porte-à-faux avec leurs valeurs et quand elles dévalorisent les compétences qui, hier encore, étaient déclarées indispensables. »

Médecin du travail à France Télécom, Marie-Odile Achard confirme : « Les salariés ne sont pas contre le changement, en revanche le changement doit se faire dans le respect des gens. »

(1) Perte d'emploi et santé, Marie-Odile Achard, Vincente Chastel, Pierre Dell'Accio, in Le concours médical, 24 octobre 1998, 120-35.

(2) Loss of employment and mortality, Joan K. Morris, Derek G. Co, Gerald Shaper, in British Medical Journal, tome 308, n° 1135-1139, 30 avril 1994.

L'essentiel

1 Une étude menée par des médecins du travail démontre le lien entre l'absence d'emploi et les risques sur la santé.

2 Même les restructurations sans perte d'emploi sont pathogènes. La gestion de l'information dans le temps est un facteur clé pour réduire les symptômes.

3 Les médecins du travail cherchent à sensibiliser les entreprises sur ce qu'ils estiment être un nouveau risque professionnel.

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