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Les entreprises s’emparent (enfin) de la biodiversité

Le pont sur | publié le : 08.11.2021 | Natasha Laporte

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Préservation du vivant : Les entreprises s’emparent (enfin) de la biodiversité

Crédit photo Natasha Laporte

 

À l’heure où les scientifiques évoquent la 6e extinction de masse sur la planète, une prise de conscience émerge du côté des acteurs économiques, de plus en plus nombreux à se fixer des objectifs de réduction de leur empreinte sur le vivant. Non sans défis.

Environ un million d’espèces menacées d’extinction, dont de nombreuses au cours des prochaines décennies, 100 millions d’hectares de forêts tropicales rayés de la carte entre 1980 et 2000, 87 % des zones humides naturelles perdues… les experts tirent la sonnette d’alarme. Selon la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), « la santé des écosystèmes dont nous dépendons, ainsi que toutes les autres espèces, se dégrade plus vite que jamais. Nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie. » Déforestation, surexploitation des ressources, pollution… sont autant d’éléments qui y contribuent lourdement, comme le révélait un rapport publié par cet organisme en 2019, marquant un point de bascule dans la prise de conscience sur l’érosion du vivant. Depuis, la préservation de la biodiversité, restée longtemps un angle mort de la bataille environnementale, a émergé dans l’agenda politique et celui des entreprises. Signe des temps, des dirigeants de grands groupes se sont réunis pour la première fois lors du dernier congrès mondial pour la nature de l’UICN (Union internationale de conservation de la nature), à Marseille en septembre dernier. À cette occasion, la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, a d’ailleurs prévenu : « Il n’y a pas de stabilité économique ni financière sans la préservation de la nature. »

Selon la Banque de France, 42 % du montant des actions et obligations détenues par des institutions financières françaises est émis par des entreprises qui sont fortement ou très fortement dépendantes d’au moins un service écosystémique. De son côté, le Boston Consulting Group (BCG) constate dans une récente étude que plus de 50 % du PIB mondial dépend de la biodiversité. « Ce qui a été démontré par des grandes banques et des assureurs internationaux, c’est que toute l’économie dépend de la biodiversité de manière plus ou moins directe. Il y a même des secteurs dont les produits proviennent directement du bon fonctionnement des écosystèmes et de la nature, tels que la cosmétique ou l’agro-alimentaire, mais la biodiversité est un enjeu pour l’ensemble des entreprises », souligne pour sa part Sylvain Boucherand, président de la Commission environnement du Conseil économique, social et environnemental (Cese), vice-président de la Plateforme RSE et dirigeant de BL évolution, un cabinet qui accompagne les entreprises et les collectivités dans leur transition écologique.

Des engagements ambitieux

Les initiatives fleurissent, telles que Act4nature, lancée par l’association des Entreprises pour l’environnement (EpE), ou One Planet Business for Biodiversity. Et le BCG confirme que des entreprises commencent à s’engager : ainsi, 28 % des groupes du CAC 40 font partie de coalitions qui promeuvent la biodiversité ou la réduction de l’impact des entreprises sur l’environnement et 33 % ont mis en place une stratégie spécifique en faveur de la préservation de la biodiversité.

Certains affichent des objectifs ambitieux. Le géant du luxe Kering s’est engagé à avoir un « impact net positif » sur la biodiversité d’ici 2025, notamment en régénérant un million d’hectares de fermes et de pâturages. Le groupe a également fédéré 250 marques de mode au sein du Fashion Pact, une initiative qui veut agir en faveur du climat, de la biodiversité et de la protection des océans. De son côté, L’Oréal s’est fixé le cap de 2030 pour rendre, entre autres, la totalité des ingrédients de ses formules et emballages traçables et bio-sourcés, sans contribuer à la déforestation. Quant à L’Occitane, elle vise à ce qu’à l’horizon 2025, toutes ses matières premières végétales proviennent de cultures engagées dans des démarches positives pour la biodiversité, et veut restaurer des écosystèmes grâce à l’agriculture régénératrice.

D’autres sociétés ont intégré la biodiversité à leur activité. C’est le cas de Séché Environnement, un groupe familial spécialisé dans le traitement et la valorisation des déchets et les services de dépollution. Depuis l’origine, « le fondateur souhaitait que ses sites industriels soient en harmonie avec les paysages et les écosystèmes, à l’époque où le terme de biodiversité n’était pas encore très connu », indique Pierre-Yves Burlot, directeur du développement durable de Séché Environnement. L’entreprise emploie aujourd’hui cinq écologues en interne, associés aux projets de développement et qui assurent le suivi de la biodiversité sur les sites du groupe. En parallèle, dans le cadre de l’activité de réhabilitation de friches industrielles, de dépollution et d’intervention d’urgence, « nous proposons des actions de régénération de la biodiversité à nos clients », indique ce responsable, qui considère son groupe comme un acteur pionnier sur ce sujet.

Réinventer les modèles économiques

Reste que le parcours pour se saisir de la biodiversité est difficile. À commencer par le calcul, complexe, de l’empreinte sur le vivant. Mais différents outils voient désormais le jour pour la mesurer. Autre défi, « être capable de tracer la chaîne de valeur et savoir ce qui est utilisé en termes de matières et dans quelles conditions », relève Sylvain Boucherand.

Enfin, si la prise en compte de la biodiversité passe par son intégration dans l’ensemble des fonctions – des achats à la gestion des sites et à la R &D –, de même que par la formation et la sensibilisation des collaborateurs, elle exige aussi de se réinventer. « Cela peut consister parfois à imaginer des modèles économiques sobres en ressources, comme l’économie circulaire ou l’économie de la fonctionnalité », ajoute-t-il. Mais tout dépend du secteur. Et il n’existe pas de business modèle clé en main…

A l’heure où la réglementation se renforce – la loi énergie-climat étend par exemple à la biodiversité l’obligation de reporting extra-financier pour les investisseurs – et que ces derniers boudent les secteurs polluants, les entreprises sont sommées d’accélérer leur transformation, d’autant que le grand public est de plus en plus exigeant. Sans oublier que leur pérennité est en jeu…

Auteur

  • Natasha Laporte