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Emploi : L’intérim à la peine

Le point sur | publié le : 28.09.2020 | Adeline Farge

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Emploi : L’intérim à la peine

Crédit photo Adeline Farge

La pandémie de coronavirus a provoqué un cataclysme dans le monde de l’intérim. « Notre activité s’est effondrée de 75 % en l’espace de quelques jours. C’est un choc d’une ampleur historique. Au plus fort de la crise de 2008, nous avions connu un recul de 40 % sur plusieurs mois. Là, dès l’annonce du confinement, des pans entiers de l’économie se sont arrêtés », constate Sophie Sanchez, directrice générale en charge des ressources humaines chez Synergie. Durement affectées par la paralysie du pays, les enseignes de travail temporaire ont vu disparaître, lors des deux dernières semaines de mars, 557 500 équivalents temps plein (ETP), sur 756 500 la veille du confinement, selon Prism’Emploi. Si la situation a été un peu moins catastrophique en avril, avec une perte de 475 000 ETP, soit une baisse de 61 % par rapport à avril 2019, l’effondrement reste sans commune mesure avec celui vécu lors de la crise financière de 2008-2009, qui avait entraîné la destruction de 60 000 ETP. « Comme elles ont placé leurs effectifs en chômage partiel, qu’elles ont fermé leurs portes, car le décret d’autorisation d’ouverture ne les concernait pas ou qu’elles n’arrivaient plus à s’approvisionner en raison de la fermeture des frontières et de l’arrêt du trafic aérien, les entreprises, dont les carnets de commandes se sont effondrés, ont interrompu massivement les contrats en intérim », explique Bruno Ducoudré, économiste à l’OFCE.

Les intérimaires ont payé au prix fort la fermeture brutale des chantiers, sites industriels, commerces de détail, gares et aéroports, hôtels-restaurants, tous très friands en main-d’œuvre temporaire. Souvent embauchés pour de courtes durées, une large partie des deux millions et demi de salariés concernés qui réalisent rarement des métiers « télétravaillables » ont vu le 17 mars leurs missions non renouvelées ou écourtées du jour au lendemain par des entreprises invoquant la clause de « force majeure ». « L’intérim sert de variable d’ajustement. Puisqu’elles travaillent en flux tendu, quand leur business se porte bien, les entreprises recrutent beaucoup d’intérimaires pour pallier un surcroît de commandes ou l’absence de salariés permanents. Mais, quand il se grippe, c’est la première main-d’œuvre qu’elles évincent. Elles multiplient donc les contrats à la semaine pour les rompre facilement », souligne Mathieu Maréchal, délégué syndical central FO chez Randstad.

Des secteurs impactés et d’autres moins

Certains secteurs ont gardé le cap et employé des intérimaires pour assurer la continuité des services dits essentiels. « Pendant le confinement, les Français ont surconsommé des denrées alimentaires, certains constituant des stocks. Les commandes sur Internet acheminées par colis ont aussi explosé. L’activité intérimaire a donc plutôt bien résisté dans les transports, la logistique, l’agroalimentaire ainsi que dans l’industrie pharmaceutique qui devait maintenir un niveau de production élevé pour faire face à la crise sanitaire », indique Frédérique Plasson, directrice générale des opérations d’Adecco. Mais ces activités épargnées n’ont pas compensé la perte de missions qui se déroulent à 60 % dans l’industrie et le BTP. Avec des chutes respectives de 50 % et 84 % de leur recours à l’intérim en avril, ces gros pourvoyeurs d’emplois intérimaires ont été les plus impactés par le confinement. « Dans le secteur du bâtiment, où il y a beaucoup de TPE et PME, les entreprises ont très vite ajusté leur masse salariale pour ne pas couler. De 157 000 emplois intérimaires avant la crise, on est passé à 26 000 en avril. Mais si le BTP a été le plus durement touché, c’est aussi celui qui a connu le plus fort rebond avec la réouverture des chantiers dès la sortie du confinement. Les entreprises avaient des contrats en cours et ont embauché pour les honorer », précise Bruno Ducoudré.

L’intérim, éternel baromètre de l’emploi

Grâce à ce redémarrage, et dans une moindre mesure à celui de l’industrie, le marché de l’intérim a retrouvé des couleurs cet été. « Tant qu’elles n’ont pas de visibilité sur leurs carnets de commandes, les entreprises font d’abord appel au travail temporaire avant d’envisager des embauches pérennes. Les sorties de crise sont des périodes intéressantes pour notre secteur qui est toujours le premier à repartir », indique Gaëtan Deffrennes, directeur général de Randstad France. Après une chute de 47,4 % en mai et de 39 % en juin, le secteur n’a reculé que de 26 % en juillet par rapport à juillet 2019, avec 225 000 emplois en moins, selon le dernier baromètre de Prism’Emploi. Reste que les agences de travail temporaire devront encore patienter pour revenir à leur rythme de croisière. Celui-ci ne devant intervenir qu’au deuxième ou troisième trimestre 2021. « Entre la menace d’une résurgence de l’épidémie, des tensions de trésorerie après des mois de creux, des ménages, ayant connu une baisse de revenus pendant le confinement et craignant désormais de perdre leur emploi, qui consomment moins, le climat n’est pas à la sérénité. Attentistes, les entreprises évitent d’investir et de recourir à l’intérim. Elles se recentrent sur leurs activités essentielles et leurs effectifs », justifie François Sarfati, professeur de sociologie à l’université Paris-Saclay, membre du Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET).

Plusieurs mois après le déconfinement, l’hôtellerie-restauration, la vente, l’aéronautique ou l’évènementiel voient leur horizon toujours obscurci par les mesures sanitaires. Pour tenter de sortir de leurs difficultés économiques, qui parfois préexistaient avant la pandémie, notamment dans le secteur automobile, des clients historiques du travail temporaire, comme Airbus, Auchan et Renault, ont déjà annoncé qu’ils tailleraient dans leurs effectifs. Alors que 800 000 suppressions de postes sont attendues dans les prochains mois, les intérimaires risquent d’être les principales victimes de la récession. Si 25 % ont bénéficié du dispositif d’activité partielle, les abonnés aux missions courtes ont basculé vers Pôle emploi, contribuant à la flambée du chômage. « Des salariés qui pensaient débuter une mission et toucher 2 000 euros se sont retrouvés à pointer au chômage avec 1 100 euros. Ils ont perdu leur indemnité de congés payés, leur prime de précarité et d’horaires de nuit, qui s’ajoutent à leurs salaires souvent proches du Smic. Heureusement que la réforme de l’assurance chômage prévue au 1er avril a été décalée. Elle aurait été une vraie tuerie pour les intérimaires que la crise a encore plus fragilisés », estime Mathieu Maréchal.

Bénéficiant d’une rémunération minimale entre deux missions et mis largement en activité partielle, les CDI intérimaires (CDII), au nombre de 93 500, ont été un peu mieux lotis. Chargées de leur retrouver des missions après chaque fin de contrat, les agences d’intérim se sont efforcées, ces derniers mois, de leur proposer des formations. « Certains clients tournent encore au ralenti, mais d’autres ont à nouveau des besoins en compétences, souligne Gaëtan Deffrennes. Notre rôle est de repositionner les intérimaires des secteurs à faible activité en renforçant leur employabilité sur les métiers en tension afin d’accompagner la reprise et de les aider à se projeter. »

Auteur

  • Adeline Farge