Coronavirus : Les DRH s’adaptent à la crise sanitaire… dans la douleur
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Les jours passent et les cellules de crise se multiplient dans les services RH. Le 18 mars, la Fédération du commerce de détail (FCD) organisait un pow-wow de guerre entre sa direction des affaires sociales et les responsables des ressources humaines des principales enseignes de la grande distribution. Sujets du jour : la gestion RH au sein des magasins alors que 550 000 des quelque 700 000 salariés de la branche continuent le travail, mais dans des conditions fortement dégradées. « Il est surtout question de la protection de la santé de ces collaborateurs qui ont besoin de gel hydroalcoolique et/ou de pouvoir se laver les mains très régulièrement pour pouvoir respecter strictement les consignes sanitaires. Plusieurs enseignes sont en train d’installer des vitres protectrices au niveau des caisses. Un autre sujet nous remonte depuis le confinement : les tracasseries dont les salariés sont victimes de la part des policiers qui contrôlent leurs attestations de déplacement. Certains exigent que le trajet domicile-travail soit indiqué, d’autres non. C’est un sujet qu’il va falloir régler avec le ministère de l’Intérieur… », détaille Renaud Giroudet, directeur des affaires sociales de la FCD. Depuis l’ordre de confinement lancé le 16 mars, la branche et ses adhérents sont en ébullition. Les conf-calls entre la Fédération et plusieurs ministères sont devenues quotidiennes. Avec Bercy surtout, mais aussi avec la rue de Grenelle. Car si la grande distribution n’est pas directement concernée par le télétravail ou l’activité partielle, ce n’est pas le cas du commerce de gros, autre adhérent de la FCD, dont les entreprises adhérentes ont vu leurs commandes s’effondrer du jour au lendemain et doivent donc mobiliser d’urgence les ressources mises en place par le ministère du Travail au service du chômage partiel.

Le casse-tête de l’activité partielle

Chez Michelin aussi, les services RH ne comptent plus leurs heures. La marque au Bibendum a annoncé la fermeture de toutes ses usines françaises, espagnoles et italiennes pendant une semaine minimum – y compris celle de Bassens, en Gironde, dont le sort était tangent – avec la possibilité d’une reconduction en cas de poursuite de la pandémie. Que faire des salariés pendant ce temps ? Un comité de direction exceptionnel en a décidé le 18 mars : télétravail pour ceux impliqués sur des activités tertiaires, chômage partiel pour les autres. Mais avec une vraie difficulté à mettre tout cela en musique : « Il va s’agir de déterminer si – et dans quelle mesure – l’entreprise pourra compenser leur perte de rémunération par rapport à leurs collègues français puisque notre système d’activité partielle est plus généreux que celui développé en Italie et en Espagne. À ce jour, toutes les options sont sur la table », indique-t-on à la DRH du groupe.

Le recours à l’activité partielle pourrait aussi rencontrer ses limites. Si le ministère du Travail a dégainé le dispositif dès le début de la crise, le nombre exponentiel de sollicitations des entreprises pour bénéficier de ce recours – au 18 mars, 21 000 entreprises et 400 000 salariés y seraient éligibles, mais ce nombre augmente chaque jour – commence à effrayer Bercy vu la facture annoncée de 1,4 milliard. Mezzo voce, les partenaires sociaux aussi s’inquiètent, car les fonds de l’Unédic seront mis à contribution pour éponger un tiers de la note, le reste revenant à l’État. Une discussion doit d’ailleurs s’ouvrir entre la rue de Grenelle et les gestionnaires de l’Unédic pour imaginer une éventuelle nouvelle clé de répartition afin de ne pas trop grever les ressources de l’Assurance-chômage.

Toutefois, au-delà du coût représenté pour les finances publiques, le recours à l’activité partielle est loin de répondre aux besoins de tous les secteurs. Dans le transport routier, le calcul horaire s’effectuant sur une base de 35 heures, l’application du dispositif aux chauffeurs risquerait d’entraîner une perte de rémunération conséquente pour ces professionnels de la route dont le salaire est calculé sur une durée mensuelle de 169 à 186 heures. « Cela fait deux semaines que l’on discute avec les pouvoirs publics pour obtenir une version de ce système de calcul mieux adaptée aux activités de nos entreprises adhérentes », explique Erwan Poumeroulie, responsable des affaires juridiques et sociales au sein de la Fédération nationale du transport routier (FNTR), la principale organisation patronale du secteur. Sans solution pour l’instant. Les difficultés à mettre en place les dispositions du chômage partiel ne sont pas les seules auxquelles sont confrontées les entreprises de la branche qui doivent jongler avec les problèmes annexes : pénurie de gels hydroalcooliques à distribuer aux chauffeurs, attestations de transports pas toujours bien comprises par les forces de l’ordre, transporteurs se retrouvant en incapacité de conduire à la suite d’annulation des formations obligatoires dans la branche et entreprises donneuses d’ordres pas toujours respectueuses des consignes sanitaires dès lors qu’il s’agit des salariés de leurs sous-traitants…

Les limites du télétravail

Les DRH sont-ils égaux face à la crise du coronavirus ? Une vision un peu manichéenne de la situation pourrait laisser croire qu’il existe d’un côté ceux qui exercent dans le transport, l’industrie ou la grande distribution et galèrent avec les contraintes économiques, sanitaires et légales et, de l’autre, ceux du tertiaire qui se contentent d’envoyer leurs collaborateurs télétravailler depuis leur canapé. Caricatural ? Mais pas complètement faux, selon Benoît Serre, vice-président délégué de l’Association nationale des directeurs de ressources humaines (ANDRH). « Cette crise révèle l’existence d’une inégalité de traitement face au travail et pourrait même susciter de nouvelles oppositions entre cols bleus et cols blancs », explique-t-il. Le télétravail pourrait d’ailleurs tout aussi vite montrer ses limites. Question de culture… et de technologie. « L’usage du travail à distance se heurte aux réticences d’un management encore très jacobin qui aime multiplier les niveaux de hiérarchie et considère qu’un salarié hors du regard de son supérieur ne travaille pas vraiment. Mais surtout, il y a l’écueil technique : les entreprises disposent-elles de suffisamment d’équipements informatiques à confier à leurs collaborateurs ? La bande passante nécessaire à l’activité à distance sera-t-elle suffisante pour pouvoir répondre aux besoins des employeurs ? Si la situation perdure, on peut s’attendre au pire. » Autant de questionnements qui ne peuvent que nourrir l’espérance des cellules de crise… de voir celle-ci s’achever au plus vite !