Égalité femmes – hommes : Des écarts de salaire jusqu’à 60 % !
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En matière de comparaison salariale entre les hommes et les femmes, on s’en tenait jusqu’à présent à la moyenne de 18,5 %, dont 9 % à niveau d’emploi comparable1, pointée fin 2018 par Muriel Pénicaud. C’est en se fondant sur cet écart injustifié que le ministère du Travail a contraint les entreprises à calculer et à publier leur index de l’égalité femmes-hommes, inscrit dans la loi de 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel. Le critère de la rémunération apparaît comme le plus important dans ce calcul, en comptant pour 40 points de la note globale. La consigne est claire : suppression des inégalités de salaire entre les femmes et les hommes, à poste et âge comparables. Rendue obligatoire pour les sociétés de plus de 1 000 salariés à partir de mars 2019, puis pour celles de 250 à 1 000 salariés en septembre dernier, la consigne concernera toutes les entreprises de plus de 50 salariés en mars 2020.

Si leur score est inférieur à 75 points sur 100, elles auront trois ans pour se mettre en conformité. Dans le cas contraire, la sanction menace : une amende, en cas de contrôles qu’on annonce renforcés, qui pourra aller jusqu’à 1 % de leur masse salariale.

Il est clair que le chemin qui reste à parcourir sera très long pour certaines d’entre elles. En se fondant sur les dernières données publiées par l’Insee en septembre 2019 sur les rémunérations par secteur d’activité en 2016, Patrice Roussel, professeur à l’université de Toulouse 1, chercheur (CNRS) en gestion des ressources humaines à TSM Research, a mis en évidence, pour la première fois avec autant de précision, des données sectorielles. « L’analyse des salaires par secteur d’activité montre un écart salarial de près de 87 % entre les secteurs qui rémunèrent le mieux les femmes et ceux qui leur allouent les plus bas salaires. Cet écart impressionnant est très exceptionnellement discuté », constate le chercheur. C’est en entrant dans le détail, au plus près des secteurs d’activité, qu’il a pu exposer des pratiques rarement apparentes dans les études faites jusqu’à maintenant, qui concernaient le plus souvent de grandes « masses » ou au contraire à l’échelle d’un domaine d’activité. Les travaux de Patrice Roussel révèlent les différences de rémunération entre hommes et femmes dans 650 secteurs, avec des écarts parfois aussi énormes qu’inexpliqués, ou encore inexplicables rationnellement. Ils couvrent 16 millions de salariés, travaillant dans le privé et dans des entreprises du secteur public (entreprises à capitaux publics).

Les femmes gagnent moins dans les secteurs les plus rémunérateurs…

L’une des inégalités salariales les plus frappantes concerne sans conteste le monde de la finance. Fonds de placement et gestion de fonds notamment font partie du peloton de tête des plus mauvais élèves, avec des écarts de rémunération respectifs, entre hommes et femmes, de 51,83 % pour le premier et 42,93 % pour le second. Des secteurs qui ont aussi pour particularité d’être parmi les plus rémunérateurs. Pour le chercheur, ces sociétés devraient de toute urgence se pencher sur leur culture d’entreprise et leurs manières d’aborder les méthodes managériales. « Un écart supérieur à 30 % souligne que les secteurs d’activité contribuent le plus aux différences de salaire entre hommes et femmes à l’échelle de la France, commente Patrice Roussel. Ils développent des pratiques de gestion des ressources humaines en décalage avec ce qui se fait dans la plupart des autres secteurs d’activité. Une introspection en profondeur semble nécessaire en matière de politique RH ! » (lire aussi l’interview page 6).

… et là où elles sont plus nombreuses !

53 secteurs d’activité dépassent 30 % d’écart salarial entre hommes et femmes. Le plus élevé concerne une activité essentiellement effectuée en mode libéral, les professions dentaires. Les autres sont majoritairement constitués d’entreprises comprenant une proportion importante de femmes. On y retrouve donc des secteurs de la finance, mais également la promotion immobilière (52 % d’écart), ou la fabrication des vêtements de travail (40,76 %). Mais globalement, les services sont surreprésentés parmi les secteurs les plus discriminants…

Les femmes sont moins discriminées dans les secteurs où l’on gagne le moins

À l’exception notamment du secteur de l’enseignement primaire (22,76 % d’écart), de l’accueil des jeunes enfants (19,01 %), du nettoyage industriel (16,43 %), ou des soins de beauté (25,49 %), les secteurs les moins rémunérateurs sont également parmi ceux qui « discriminent » le moins et qui comprennent majoritairement moins de femmes. Au sein des 89 secteurs qui comprennent des écarts salariaux entre 5 % et 9 %, on trouve par exemple les secteurs de la construction, réparation et maintenance navale (un peu moins de 9 %) ou le commerce de détail d’équipements automobiles (5,44 %).

Enfin, « 36 secteurs présentent des salaires plus favorables aux femmes, détaille Patrice Roussel. Il s’agit de secteurs à population “masculine” si l’on en juge à la proportion modérée de femmes salariées. On peut supposer qu’elles y occupent des postes à responsabilité. Mais plus généralement, il semble que ce soient des secteurs de culture managériale et RH égalitaire, soumis à des contraintes socio-économiques pesant sur les niveaux de rémunération.

En moyenne, on tend à observer les salaires les plus bas, parmi tous les secteurs analysés, tant pour les hommes que pour les femmes. »

Et après ?

Le travail de mise en conformité paraît immense pour nombre d’entreprises, publiques et privées, avant l’échéance fixée par le ministère du Travail. Fortes de ces statistiques qui leur permettront de savoir où elles se situent par rapport à la moyenne de leur secteur, les sociétés concernées prendront-elles le soin et le temps de se plier aux exigences gouvernementales ? Parviendront-elles à compenser ces écarts en justifiant de meilleurs résultats aux autres indicateurs de l’index égalité ? « La pression sociale en faveur de la réduction des inégalités salariales entre les femmes et les hommes est forte, et le calcul de l’index de l’égalité femmes-hommes place les entreprises devant leurs responsabilités », souligne Patrice Roussel.

(1) Source : Insee, 2015.