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L’interview

Karen Messing : « La souffrance des femmes au travail est moins visible  »

L’interview | publié le : 25.04.2017 | Rozenn Le Saint

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Karen Messing : « La souffrance des femmes au travail est moins visible  »

Crédit photo Rozenn Le Saint
E & C : Les femmes sont-elles davantage malades du travail que les hommes ?

KAREN MESSING : La souffrance des femmes au travail n’est peut-être pas plus importante que celle des hommes mais elle est moins visible. La pénibilité du travail masculin est claire dans la division sexuée des tâches : on voit qu’ils portent des objets lourds, qu’ils travaillent en hauteur, etc. Les femmes vivent des contraintes moins impressionnantes mais tout aussi gênantes : gestes hautement répétitifs, postures exigeantes, manque d’autonomie, par exemple. Ce qui explique pourquoi les femmes sont davantage sujettes aux TMS que les hommes.

Par ailleurs, pour un même emploi, une même tâche attitrée, les hommes et les femmes ne sont pas autant exposés. Par exemple, un serveur en salle effectue 80 % de pas en moins qu’une femme censée réaliser le même travail. 10 % s’explique par le fait qu’elle effectue davantage de pas du fait de sa taille. Pour le reste, c’est parce qu’elle court davantage. Peut-être les femmes sont-elles davantage à l’affût des demandes des clients ou davantage sollicitées. Chez les personnels de nettoyage, les femmes se retrouvent davantage que les hommes à récurer les toilettes, ce qui impose de se contorsionner. Le fait qu’elles enchaînent une double journée joue également car les pauses du corps et de l’esprit sont primordiales pour que le corps s’abîme moins : les pauses réglementaires, mais aussi de retour du travail.

Pourquoi les experts remarquent-ils moins la souffrance des femmes au travail ?

L’écart entre la réalité des scientifiques et celle des travailleurs et travailleuses de statut social inférieur joue. Par exemple, un ergonome avec qui je discutais de la position debout statique, une contrainte qui concerne davantage les femmes et provoque des maux de dos, de jambes et des problèmes de circulation sanguine, ne percevait pas l’importance de la différence avec la position debout mobile, davantage adoptée par les hommes. Lui était sportif, alors dans son esprit, être debout était bon pour le corps. Pour illustrer la posture debout statique, j’ai évoqué la fatigue ressentie par les gens qui visitent un musée. Là, il a tout de suite compris et cela a suscité son intérêt car il était capable de s’identifier, c’était davantage parlant. Cela fait écho parmi les classes supérieures. La souffrance vécue est mieux comprise. Et il est important de lutter contre cette posture debout immobile, en vogue dans les métiers d’accueil des banques notamment, et même chez les caissiers, majoritairement féminins. L’engouement pour la posture debout est lié à cette confusion entre celle qui est mobile et celle qui ne l’est pas : on rend invisible la différence de postures de travail.

Entre 2001 et 2015, le nombre de maladies professionnelles a augmenté de façon exponentielle pour les femmes en France : + 155 %, contre + 80 % pour les hommes(1). Comment l’expliquer ?

Les femmes vivent peut-être davantage une pénibilité qui use leur corps à long terme. L’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) a étudié le fonctionnement d’une imprimerie française, qui n’embauchait plus de femmes car elles avaient trop de problèmes de santé, selon la direction. Elle ne se rendait pas compte que leurs postes étaient sujets à des exigences invisibles en termes de manipulations d’objets lourds, d’attention et de rythme de travail. Pour les remplacer, elle a embauché des hommes qui étaient rapidement promus, ne restant pas suffisamment longtemps pour être victimes d’une maladie professionnelle. Cela renforçait le préjugé selon lequel les femmes étaient plus faibles alors qu’en réalité, elles supportaient la pénibilité plus longtemps. En informer les gestionnaires les a mis devant l’obligation d’améliorer les outils de travail pour réduire les risques professionnels. Car, plus globalement, cette évolution des chiffres montre qu’alors que les mesures de prévention commencent à faire effet sur les travailleurs, elles semblent inadaptées pour les travailleuses.

Dans quelle mesure les outils ou équipements de protection individuelle sont-ils inadaptés à la morphologie des femmes ?

Pendant longtemps, les barmen étaient des hommes puis les femmes sont devenues barmaid, sauf que la taille des comptoirs a été conçue en fonction de la taille moyenne des hommes, ce qui oblige les femmes à sursolliciter leurs membres supérieurs. Même les claviers d’ordinateurs sont conçus selon la taille moyenne des mains masculines. La longueur des échelles et les techniques enseignées pour les transporter provoquent également des accidents du travail pour les femmes : elles trébuchent car elles ne sont pas adaptées à leur morphologie.

J’ai discuté avec un groupe d’ouvrières québécoises qui cherchaient une alternative à une ceinture d’outils trop lourde. Nous leur avons proposé une ceinture doublée d’une bretelle partant de l’épaule jusqu’aux hanches et croisant la poitrine pour mieux répartir la charge. Les ouvrières nous ont répondu qu’elles ne porteraient jamais quelque chose qui mette en évidence la poitrine, d’autant plus dans un univers masculin, où elles peinent à faire leur place et où l’une d’elle avait été violée sur le lieu du travail.

Quel peut être le rôle du DRH pour mieux prévenir les risques professionnels des femmes ?

Souvent, le DRH n’a aucun pouvoir. Alors, pour se faire entendre, il doit traduire les améliorations des conditions de travail en gains de productivité. Et pour cela, il a intérêt à écouter les travailleurs.

Par exemple, dans les usines de transformation de la volaille, les travailleurs ont expliqué que les dindes les plus vieilles avaient une peau plus difficile à couper, ce qui expliquait certains accidents. Introduire un programme d’aiguisage des couteaux a permis d’améliorer les conditions de travail, mais aussi la production. Là, les ergonomes ont été entendus.

Karen Messing ergonome

Parcours

> Professeure émérite au département des sciences biologiques de l’UQAM (Université du Québec à Montréal), généticienne et ergonome, elle a cofondé le laboratoire Cinbiose, Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-être, la santé, la société et l’environnement. Elle est l’auteure de Les Souffrances invisibles, Ecosociété, novembre 2016.

Lectures

La Science asservie. Santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs, Annie Thébaud-Mony, La Découverte, 2014.

L’Ergonomie du genre : quelles influences sur l’intervention et la formation ? revues Perspectives interdisciplinaires sur le travail et la santé (Pistes), 2016.

Femmes au travail : en quête de reconnaissance, Hesamag, 2e semestre 2015.

L’Invisible qui fait mal, Un partenariat pour le droit à la santé des travailleuses, Travail, Genre et Sociétés 2013, n° 29.

(1) Selon l’étude des accidents du travail et maladies professionnelles par genre de l’Anact publiée le 10 mars 2017 et réalisée par Florence Chappert et Patricia Therry

Auteur

  • Rozenn Le Saint