La dépendance des proches devient l’affaire de l’entreprise
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Près de 4,3 millions de Français soutiennent un proche dépendant en assurant une présence régulière ou l’organisation de soins. C’est le cas de 10 % à 14 % des salariés, à en croire l’assureur mutualiste Malakoff Médéric. Avec des conséquences sur leur vie professionnelle : 8 sur 10 (1,3 million de salariés) ont dû modifier leurs horaires de travail et plus de 1 sur 3 les ont réduits selon les chiffres du Haut Conseil de la famille. « De 1 actif aidant sur 10 aujourd’hui, contre 1 sur 12 il y a deux ou trois ans, on devrait passer à 1 sur 6 d’ici à une dizaine d’années sous l’effet du vieillissement de la population, complète Thierry Calvat, sociologue à la tête d’Idées Solutions Sociétales, cabinet de conseil en innovation sociale dédié au management de la fragilité dans l’entreprise*. Autrefois un problème d’individu, l’accompagnement d’un proche est aussi en passe de devenir une question d’organisation du travail. »

Cette demande est largement exprimée par les salariés, d’après le baromètre 2013 Dom Plus LH2 sur “Les actifs et leurs préoccupations de la vie quotidienne”, dont les résultats complets paraîtront le 19 novembre : 69 % des actifs souhaitent bénéficier de “solutions pour soutenir les personnes en charge d’un proche dépendant”. Et dans les motifs expliquant une absence, “la prise en charge d’un proche dépendant” est un de ceux qui a le plus augmenté en 2013.

Dons entre salariés

Le législateur avait lui-même pris en compte cette réalité du monde du travail, avant de s’arrêter en route : une loi sur les dons de RTT entre salariés au profit des aidants a vu le jour en janvier 2012, mais n’a été depuis complétée d’aucun décret d’application. Elle ne concernait en outre que les parents d’enfants de moins de 20 ans atteints de maladie, de handicap ou victimes d’un accident grave. Car le texte était inspiré par le cas, trois ans plus tôt, de l’entreprise Badoit, où les salariés s’étaient organisés pour faire don de journées de RTT à un de leurs collègues, père d’un enfant de 11 ans atteint d’un cancer.

La loi complétait des dispositifs plus anciens comme le congé de solidarité familiale (loi du 21 août 2003), l’allocation journalière d’accompagnement d’une personne en fin de vie (loi du 2 mars 2010 complétée par un décret du 11 janvier 2011) et les différents articles du Code du travail sur le congé de soutien familial et de présence parentale.

Les partenaires sociaux de Casino ne l’ont pas attendue pour entamer une réflexion de fond sur l’aide aux aidants. Ils ont depuis signé un accord d’entreprise – complétant un CET préexistant, qui est sans doute à l’heure actuelle l’exemple le plus avancé de politique sociale contractualisée sur ce sujet difficile (lire ci-dessous). D’autant plus que le groupe la complète par des actions de sensibilisations régulières et une plate-forme de conseil juridique sur les questions liées à la dépendance (tutelle, curatelle, succession…). Le laboratoire pharmaceutique Novartis est l’autre entreprise en pointe dans ce domaine, ce qui, par ailleurs, est cohérent avec sa spécialisation dans les produits d’oncologie. Il a institué depuis août 2012 le bénéficie d’un congé spécifique pour ses salariés aidants.

Plate-forme de services aux aidants

Danone et Bayard ont choisi une autre voie, en lançant conjointement Responsage le 18 octobre dernier. Il s’agit d’une plate-forme de services aux salariés aidants. Les deux entreprises ont contribué à hauteur de 49 % au capital de la start-up ASAP, qui l’administre. Elle sera ouverte aux salariés des employeurs adhérents contre une cotisation annuelle moyenne de 15 euros par salarié ayant droit. Objectif de ce service, une aide personnalisée à l’orientation : évaluation des besoins, recherche d’aides à domicile, d’hébergement, d’équipements…

Témoin de cet intérêt croissant des employeurs, l’Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises (Orse) poursuit actuellement, avec l’Union nationale des associations familiales (Unaf), une vaste étude sur les salariés aidants. L’Orse, qui compte parmi ses membres une centaine de grandes entreprises, des syndicats de salariés et des organismes de protection sociale, a prévu une première restitution de ces travaux le 21 novembre prochain, lors d’une conférence conjointe avec l’Unaf. « Beaucoup des adhérents de l’Orse que nous avons interrogés voient le sujet monter en puissance, confirme François Fatoux, son délégué général. Ils cherchent un cadre et de l’information. Mais en revanche, un certain nombre considère qu’il n’appartient pas à l’entreprise d’aborder ce sujet, de peur de s’immiscer dans la sphère intime ou de stigmatiser des salariés en situation difficile. »

* Il a publié, avec Serge Guérin, Le droit à la vulnérabilité (éditions Michalon, 2011) et a exercé les fonctions de délégué général au sein de la Fondation d’entreprise Novartis.

L’ESSENTIEL

1 Plus d’un actif sur dix soutient un proche en situation de dépendance. D’ici à dix ans, ils devraient être un sur six.

2 Cette contrainte pèse sur leur vie professionnelle et l’organisation de leur travail. De plus en plus d’employeurs s’en inquiètent.

3 Plate-forme de services dédiée, accords sur des congés ad hoc : des entreprises comme Casino, Novartis, Danone ou le groupe Bayard s’organisent.

Le congé de “proximologie” de Novartis

La “proximologie” : un territoire de recherche et d’action soutenu par Novartis Pharma depuis 2001, qui se consacre à l’étude des relations entre le malade et ses proches. En préambule de leur accord signé le 12 mai 2012, les partenaires sociaux du laboratoire pharmaceutique rappellent par cette définition une des spécificités de ce groupe, qui élabore notamment des traitements en oncologie. Il était naturel de faire bénéficier ses propres salariés (2 500 en France) de l’approche de la relation entre les malades et leurs proches que l’entreprise explore par ailleurs. Et c’est la direction qui a sollicité les syndicats.

Cet accord permet d’échanger tout ou partie du 13e mois contre un congé de 11 jours par semestre, abondable de 3 jours supplémentaires par l’employeur, pouvant même aller jusqu’à 28 jours sur un seul semestre, lesquels peuvent être accolés à tout autre type d’absence autorisée ou congé (27 jours de congés payés annuels, 25 jours de RTT, jusqu’à 15 jours par an d’épargne-temps dans un CET).

Cet accord inédit a bénéficié à une dizaine de personnes à ce jour, selon Patrick Bonduelle, chargé de la communication du groupe : « Il vient en complément d’autres outils de soutien aux salariés et à l’équilibre vie privée-vie professionnelle, comme une forte participation employeur au Cesu, une conciergerie et un service de courses, un accord de télétravail, des horaires de journée flexibles. »

« C’est un bon accord, mais, sur les 2 500 salariés du groupe en France, qui s’en souvient ? Il faudrait communiquer plus largement dessus. Nos accords ne sont pas toujours déclinés auprès de tous les salariés », juge Pascal Regley, DSC CFTC (syndicat majoritaire), avant de remettre sa casquette de secrétaire du CHSCT : « À côté de cet accord de pointe, nous avons du mal à faire avancer le sujet des RPS. »

« Nous continuons à communiquer sur ce dispositif », assure Patrick Bonduelle. Il dirige par ailleurs la Fondation Novartis, qui fournit des modules de formation aux professionnels de la santé (notamment sur l’annonce aux proches) ou aux aidants de malades d’Alzheimer. Elle prépare également un programme qui devrait être proposé à un organisme de formation et qui est destiné aux managers pour les aider à mieux détecter la fragilité de leurs collaborateurs, savoir en parler et mieux la gérer.