L’Alsace envoie ses jeunes en Allemagne
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Les chiffres sont impressionnants : 130 000 jeunes manquent aujourd’hui au Land allemand de Bade-Wurtemberg pour équilibrer son marché du travail, conséquence conjuguée de son déclin démographique et de son boom économique. Selon les prévisions, le déficit atteindra 300 000 à terme. Comme la culture du pays porte à l’embauche par la voie “royale” de l’apprentissage, sa voisine l’Alsace s’est dit qu’il y avait une opportunité à saisir pour atténuer ses problèmes de chômage. « On ne parle pas ici de quelques dizaines de places, mais de milliers. Les Allemands en sont à faire du job dating en Espagne, en Roumanie ou en Pologne alors que nous sommes à leur porte et que, globalement, nous parlons quand même mieux l’allemand ! », relève Philippe Richert, président du conseil régional d’Alsace.

Encore fallait-il un cadre juridique. C’est le cas depuis un accord-cadre transfrontalier du 12 septembre dernier. Initié par la région Alsace et la préfecture de région, il a été signé par pas moins de 28 structures publiques et consulaires de part et d’autre du Rhin. Il a été préparé par deux expérimentations, respectivement pour les formations infra et post-bac, qui ont débouché sur 36 contrats, dont 30 en post-bac.

Le mécanisme mis au point combine la formation théorique en France avec les stages pratiques en Allemagne. Il prévoit aussi le mouvement en sens inverse (théorie en Allemagne, pratique en France), mais ceci relève plutôt de l’hypothèse d’école. L’apprenti s’inscrit dans l’un des 33 CFA alsaciens pour l’une des 300 formations régionales de tous niveaux, dont il suit le cursus normal. Pour la période en entreprise, il signe un contrat de travail de droit allemand avec la couverture sociale correspondante, qui s’applique aussi pendant sa période en CFA : la couverture sociale allemande assure donc le jeune quand il est dans son CFA français, où il se trouve en statut de détaché. L’employeur souscrit à quelques engagements écrits, tels qu’adapter la durée et le calendrier des stages aux impératifs du CFA et recevoir le formateur français chargé du suivi pédagogique.

Eures-T, un réseau de coopération

Afin de trouver les places disponibles outre-Rhin, les acteurs alsaciens de l’emploi s’appuient sur le réseau transfrontalier Eures-T, un dispositif de coopération entre la Commission européenne et les services publics de l’emploi nationaux pour le placement-recrutement à travers les frontières, le conseil aux travailleurs frontaliers et aux employeurs pour l’embauche de salariés étrangers. L’apprenti peut en plus passer le diplôme allemand équivalent en candidat libre pour décrocher une qualification binationale.

Comment faire financer la formation à l’employeur allemand qui ne paie pas la taxe d’apprentissage française ? Deux cas de figure se présentent. Pour les cursus infra-bac, sa participation peut rester symbolique voire nulle, la région apportant au CFA la compensation du manque à gagner de la taxe, en plus de sa subvention conventionnelle. En post-bac, l’employeur paiera au moins 20 % du coût de la formation, et la région 80 % au maximum.

Le jour même de l’accord-cadre, trois entreprises allemandes ont signé chacune un contrat avec un jeune alsacien. « Depuis plusieurs années, nous rencontrons un déficit d’apprentis : nous n’en trouvons que 35 pour 40 places disponibles. Pour que l’initiative prenne de l’ampleur, la difficulté nous semble moins venir du juridique que de la disposition des jeunes à la mobilité, il faudra travailler ce point », estime Karsten Pabst, dirigeant du groupe de distribution Hieber, l’un de ces pionniers… qui a tout de même enrôlé des Espagnols en parallèle ! Pour le nouvel appren­ti alsacien de Hieber, la distance n’est pas un problème : Joël Weber habite Huningue, commune frontalière à seulement quelques kilomètres de son lieu de stage allemand. Même proximité immédiate pour Aude Locquet entre son village haut-rhinois et l’entreprise de jardinerie qui l’accueille. « J’apprends l’allemand depuis l’âge de trois ans et cette solution m’est venue presque naturellement. Je n’étais pas en concurrence avec les 21 camarades de classe qui recherchent en France », témoigne-t-elle.

Un millier de bénéficiaires à terme

La région Alsace veut à présent changer de braquet. Elle annonce un objectif de plusieurs centaines de jeunes alsaciens bénéficiaires et un millier à terme, en incluant un scénario plus radical encore : un apprentissage intégralement effectué en Allemagne, partie théorique comprise. Dans ce cas, la collectivité ne financera pas le centre de formation, mais elle pourra accorder à l’entreprise allemande une aide à l’accompagnement de l’apprenti.

L’apprentissage transfrontalier devient un levier de son plan, qui vise à faire passer les effectifs d’apprentis de 16 000 à 20 000 en deux ans.

Son budget pour l’apprentissage transfrontalier s’élève à 1,5 million d’euros. Mais l’effort global pour aider à trouver un emploi en Allemagne (ou en Alsace grâce à l’allemand) grimpe en fait à 4 millions d’euros, si l’on ajoute les formations en langue, qu’elle va doper, notamment dans le cadre de son programme “Allemand pro” avec les Greta. De tels cours seront ouverts aux apprentis ainsi qu’aux demandeurs d’emploi et aux salariés en formation professionnelle. Ils occuperont le temps de latence de quelques mois propre aux habitudes allemandes : les entreprises recrutent en général leurs alternants (apprentissage ou l’équivalent du contrat de pro) en février-mars pour un démarrage effectif seulement en septembre. Le succès ou non de l’initiative alsacienne commencera donc à se dessiner au printemps puis à la rentrée 2014. D’ores et déjà, l’accord va s’étendre à l’autre Land allemand voisin de Rhénanie-Palatinat.

L’ESSENTIEL

1 Un récent accord franco-allemand apporte le cadre juridique pour des formations en apprentissage combinant le cursus classique en CFA et la période pratique chez un employeur allemand.

2 Le dispositif demande à l’entreprise allemande une participation financière limitée, inférieure à la taxe d’apprentissage, la région Alsace compense l’écart auprès du CFA.

3 La région vise à terme 1 000 apprentis en Allemagne par ce montage transfrontalier et par des parcours complets outre-Rhin, formation théorique comprise.

Dans les pas des adultes demandeurs d’emploi

Le filon allemand a déjà été creusé par la formation professionnelle pour adultes en Alsace. Depuis quatre ans, près de 200 demandeurs d’emploi ont suivi les cursus montés par l’Afpa pour favoriser un retour à l’emploi soit en Allemagne, soit en Alsace grâce à l’atout de la maîtrise de la langue allemande. Une dizaine de formations figurent au catalogue 2013 : soudeurs, installateurs chauffage, monteurs d’équipements industriels, serveurs en restaurant… « Inscrits comme stagiaires de la formation professionnelle française, les bénéficiaires décrochent un titre français au terme d’une centaine d’heures d’allemand général et technique dans nos locaux, deux à cinq semaines en organisme de formation outre-Rhin pour renforcer le vocabulaire professionnel et trois à huit semaines en entreprise en milieu germanophone. Ce parcours peut être complété par une qualification allemande », décrit Cécile Jahan, responsable des projets franco-allemands à l’Afpa Alsace. En fin de parcours, les stagiaires atteignent le niveau allemand B1. Selon l’organisme de formation, le taux de retour à l’emploi atteint 90 %. « La difficulté vient de la reconnaissance du niveau V, observe Cécile Jahan. Les entreprises allemandes ne le connaissent pas, leur référence étant un équivalent niveau IV. Elles acceptent de le considérer comme une partie du parcours de qualification allemand, mais le test qui doit confirmer cette validation est d’un niveau linguistique excessivement élevé. »