ChineLES TOUT PETITS PAS DE LA SÉCURITÉ AU TRAVAIL

En ce pluvieux samedi, c’est une quinzaine de mingong, “paysans-ouvriers” chinois montés à la ville, qui se sont rassemblés dans le modeste local pékinois de l’ONG Petit oiseau. L’objectif pour ces laissés-pour-compte d’une croissance dont ils sont pourtant les artisans: sortir de la solitude, chercher du travail et, surtout, demander conseil en cas de litige.

« En novembre dernier, un accident de travail dans un chantier de Pékin a laissé mon frère Zhao Jintai handicapé », témoigne ainsi Zhao Jinying, une pauvre quinquagénaire de Mongolie-Intérieure au visage buriné par l’âge et la lassitude. « Vu les dangereuses conditions de travail, c’est son patron qui est responsable. Mais il n’a consenti qu’à donner 250 000 yuans (30 000 euros), et ça ne couvrait pas les frais d’hôpitaux. Alors, nous avons dû sortir nous-mêmes 70 000 yuans. » La famille n’a plus les moyens d’intenter un procès. Par ailleurs, le patron, qui, à dessein, n’avait pas fait signer de contrat à Zhao Jintai, travaillait lui-même pour un “grand” patron. Ce dernier avait donc déjà prévu, en cas d’accident, de décliner toute responsabilité !

Selon les statistiques officielles, en 2012, il y aurait eu plus de 330 000 accidents du travail, lesquels auraient fait quelque 71 983 morts, notamment dans le secteur minier, les transports ou encore le BTP. Dernière grande catastrophe en date : en juin dernier, un abattoir de volailles a pris feu à Dehui, dans le nord-est du pays. Bilan : 120 morts et un millier de blessés.

Application aléatoire de la prévention

« Théoriquement, la législation de prévention des risques est assez complète, mais son application est très aléatoire », déplore Geoffrey Crothall, de l’ONG China Labour Bulletin basée à Hongkong. Car, en amont, certes des formations obligatoires visent à sensibiliser les directeurs d’usines sur les questions de sécurité. Las ! « L’enseignement est par trop général et souvent réservé aux seules entreprises d’État, constate Jason Ho de l’antenne de BSR à Canton. De plus, quelques billets permettent d’échapper à la fastidieuse formation. Quant aux inspections inopinées, elles sont très rares. »

Par ailleurs, en aval, en cas d’accident, la collusion se révèle forte entre patrons et gouvernements locaux. La promotion de ces derniers par le pouvoir central, longtemps dépendant uniquement de la croissance locale, est, depuis 2004, aussi fonction du bilan en termes de sécurité industrielle. Mais les résultats sont mitigés, comme le rappelle une récente étude “Mort contre PIB” menée par les universitaires Hon S. Chan et Jie Gao. Car les ambitieux officiels locaux maquillent davantage les accidents de travail, pourvu qu’ils soient de petite ampleur !

Pour autant, la situation générale s’améliore. L’année dernière, le nombre d’accidents du travail s’est réduit de 3,1 %, et celui des morts liées au travail de 4,7 %. « De plus en plus d’entrepreneurs réalisent que l’amélioration des conditions de travail n’est pas un frein aux profits, mais une façon de les pérenniser », explique Wang Xiaohui, directeur d’un centre de formation EHS (Environment, Health and Safety), près de Canton. « Nous sommes dans le cœur industriel du pays, note-t-il. La région est relativement riche, la concentration d’entreprises y est élevée et le respect des normes plus important, contrairement à l’intérieur du pays. »

Des changements aussi dans les PME

Les grandes multinationales, comme Wal Mart ou Adidas ainsi que leurs nombreux fournisseurs locaux sont encore les plus gros clients d’EHS. Mais les PME chinoises, pour lesquelles la formation coûte entre 300 et 500 yuans - soit 37 à 62 euros - par jour et par personne, commencent aussi à suivre le mouvement. « Nous avons bénéficié au total de quinze jours de formation. Le label EHS est un gage de qualité auprès de nos clients », estime Yin Hengzhu, ingénieure au sein de Dymatic, PME spécialisée dans la teinture de textile, qui fait appel à EHS depuis plus de dix ans.