« Réduire le temps de travail est le principal levier pour sortir de la crise »
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E & C : Depuis 1993, vous défendez les 32 heures et la semaine de 4 jours. Vous estimez aujourd’hui que, pour sortir de la crise, il est urgent de reprendre cette proposition. Pourquoi ?

Pierre Larrouturou : La crise financière que nous vivons depuis trois ans vient d’abord d’une crise sociale. Le chômage et la précarité ne sont pas la conséquence de la crise : ils en sont la cause. Depuis trente ans, dans tous les pays occidentaux, la part des salaires a baissé de l’équivalent de 10 % du PIB au profit des dividendes. Ce déséquilibre est la cause fondamentale de la crise, puisque la baisse des salaires a entraîné une baisse des recettes de l’État et des caisses de sécurité sociale. Pour maintenir la consommation, on a poussé les gens à s’endetter. Depuis trois ans, on voit comment trop de dette privée a été remplacée par de la dette publique pour maintenir le système. On est arrivé au bout du bout de celui-ci.

Autre point : les entreprises ont réalisé des gains de productivité colossaux – davantage depuis trente ans que durant les deux siècles précédents. Or, dans 90 % des cas, les pertes d’emploi sont dues aux gains de productivité – et non à la mondialisation, comme on le pense souvent. En soi, ces gains sont une bonne chose puisqu’ils évitent des travaux répétitifs et difficiles. Le problème, c’est que le contrat social n’a quasiment pas évolué. Partager les gains de productivité est indispensable en partageant le temps de travail.

E & C : Combien d’emplois pourraient-on créer en passant aux 32 heures ?

P. L. : Une étude du ministère du Travail estimait, en 1997, que le passage à la semaine de quatre jours permettrait de créer 1 600 000 emplois. En France, c’est devenu une réalité dans plus de 400 entreprises. Chez Mamie Nova, par exemple, entreprise parfaitement compétitive, l’usine est ouverte six jours par semaine et les salariés travaillent quatre jours. Deux cents emplois en CDI ont été créés et les coûts salariaux n’ont pas augmenté d’un centime. La semaine de quatre jours reste une formule souple : dans cette entreprise, il y a 28 organisations du travail différentes, mais tout le monde est à 32 heures.

E & C : Comment le financement des créations d’emploi est-il assuré ?

P. L. : Le financement se fait par une activation des dépenses de chômage. C’est d’ailleurs ce que propose la CFDT depuis longtemps. Le principe est le suivant : les entreprises qui passent à la semaine de quatre jours et créent 10 % d’emplois en CDI ont droit à une exonération de cotisations salariales de 8 %. Des marges supplémentaires peuvent se trouver dans la négociation. Ainsi, dans certaines entreprises, il y a eu maintien du salaire jusqu’à 1 500 euros par mois et une baisse de 2 % à 3 % pour les cadres. Une baisse compensée par de moindres frais, par les économies d’impôts et par le gain en qualité de vie. Dans d’autres sociétés, certaines primes ont été supprimées. Chez Mamie Nova, par exemple, le gain s’est fait par un co-investissement en formation des salariés la première année. Comme ceux-ci gagnaient quarante jours de vacances, il était nécessaire qu’ils progressent en polyvalence. Ils ont dû se former et ont donné, la première année, dix jours gratuitement. C’est aussi une économie.

E & C : Que répondez-vous aux économistes qui doutent de l’efficacité du partage du travail pour créer de l’emploi ?

P. L. : Il existe, de fait, un partage du travail organisé par le marché. Aux États-Unis, une étude publiée juste avant la crise par la Maison Blanche montrait que la durée du travail était descendue à 33,7 heures (hors chômeurs), tant il y avait de petits boulots. En Allemagne, début 2011, la durée moyenne était de 30 heures. En France, il y a aujourd’hui d’un côté les CDI à temps plein, à 39,4 heures en moyenne, selon les chiffres de l’Insee, et de l’autre, 3 millions de chômeurs qui font 0 heure et des milliers de personnes qui galèrent avec des boulots précaires – CDD et temps partiels. La question n’est donc pas : pour ou contre le partage du travail. La question est : est-ce que ce partage actuel nous convient ? La réponse est non : d’un point de vue social comme économique, ce partage du travail est un non-sens. Il a déséquilibré les négociations sur les salaires au profit des actionnaires.

E & C : Qu’est-ce qui n’a pas marché dans la loi sur les 35 heures ?

P. L. : Le problème vient surtout de la deuxième loi sur la réduction du temps de travail. Elle a été très ambiguë, car on a donné chaque année aux entreprises 70 milliards de francs d’exonération sans aucune contrepartie de création d’emplois. Par ailleurs, les entreprises pouvaient aller jusqu’à 38 heures en durée réelle. Enfin, 40 % des salariés ont échappé aux 35 heures, puisque les PME de moins de 25 personnes n’étaient pas concernées. Il y a quand même eu la création de 350 000 emplois. Mais aujourd’hui, personne ne veut vraiment faire le bilan des 35 heures sous ses aspects positifs comme négatifs. C’est dommage, car il n’y aucun levier aussi puissant pour sortir de la crise que le partage du temps de travail.

E & C : Si ce levier est si puissant, comment se fait-il qu’on ne passe pas à l’acte ? Qu’est-ce qui pourrait convaincre le gouvernement et les partenaires sociaux ?

P. L. : Le sujet commence à faire son chemin. En France, le président du Centre des jeunes dirigeants est d’accord avec mes propositions, les syndicats européens disent qu’il faut relancer le débat sur le temps de travail. La gravité de la crise est telle qu’un certain nombre de patrons évoluent. Passer aux 32 heures nécessite de prendre le temps d’y réfléchir sereinement, comme cela a été fait aux Pays-Bas et au Danemark. Je suggère que, sous la houlette du gouvernement, les syndicats et le patronat y travaillent pendant trois mois en apportant tous leurs idées et leurs préconisations pour déboucher sur 15 propositions équilibrées et budgétées. À partir de là, il faudra trois ou quatre ans pour les mettre en œuvre car cela nécessitera, notamment, un gros investissement en formation dans beaucoup de métiers.

Changer le temps de travail, donc changer le contrat social, demande plusieurs mois de débat et quelques années de chantier. Si on n’accepte pas ce chantier, on va vers un effondrement économique et social.

PARCOURS

• Pierre Larrouturou est membre de la commission économique de la région Ile-de-France et élu d’Europe Écologie Les Verts à la région. Ingénieur agronome et diplômé de Sciences Po, il a été pendant onze ans consultant en organisation chez Accenture.

• Il pilote les États généraux de l’emploi lancés par Europe Écologie Les Verts avec les syndicats, le patronat, des ONG et des associations.

• Il est l’auteur de 35 heures, le double piège (Belfond, 1998), du Livre noir du libéralisme (éditions du Rocher, 2007), préfacé par Michel Rocard, et il vient de publier Pour éviter le krach ultime (préfacé par Stéphane Hessel) chez Nova Éditions.

LECTURES

• L’Esprit de Philadelphie, Alain Supiot, Le Seuil, 2010.

• Parler vrai, Michel Rocard, Le Seuil, 1979.

• Contribution aux États-Unis d’Europe, Pierre Mendès France, in Œuvres complètes 1, Gallimard, 1984.