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« Le syndicalisme patronal est un syndicalisme de services »

Enjeux | Plus loin avec | publié le : 29.06.2010 | EMMANUEL FRANCK

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« Le syndicalisme patronal est un syndicalisme de services »

Crédit photo EMMANUEL FRANCK

E & C : Contrairement au syndicalisme ouvrier, le syndicalisme patronal n’est pas un objet de recherche pour les sciences sociales. Pourquoi un tel désintérêt ?

Michel Offerlé : Effectivement, les sociologues et les politistes s’intéressent peu aux organisations patronales, ce qui n’est pas vrai des historiens*. Les sociologues – plutôt de gauche – ne sont pas en empathie avec les causes du patronat en particulier ni des “dominants” en général. Pire : sans doute craignent-ils, en s’intéressant à la diversité des mondes patronaux, de les appréhender différemment, voire de se compromettre. Mais les choses commencent à évoluer. Notamment, pour la première fois, le ministère du Travail a commandé un rapport, que nous devons remettre en 2011, sur les organisations d’employeurs en France, auquel vont contribuer quatre équipes de chercheurs.

E & C : Ces deux syndicalismes sont-ils de même nature ?

M. O.: Le périmètre d’action des organisations de salariés et patronales, leur gouvernement et les raisons pour lesquelles on y adhère sont différents. Les organisations patronales ont un monopole d’intervention – avec l’Etat – sur l’environnement technique – par exemple la fabrication de normes –, économique et fiscal. Ainsi, elles seules se sont exprimées sur la taxe professionnelle. En outre, le fonctionnement des organisations patronales est encore plus complexe que celui des syndicats. D’une part parce qu’elles n’ont pas fait l’effort de regrouper leurs fédérations. D’autre part parce qu’elles doivent faire tenir ensemble les intérêts d’entreprises et de secteurs d’activité concurrents, ceux des grandes entreprises et ceux des PME – je pense au Medef qui prétend, contrairement à la CGPME ou à l’UPA, représenter l’ensemble des entreprises et des employeurs.

E & C : Les patrons adhèrent-ils par militantisme ?

M. O.: Le syndicalisme patronal est un syndicalisme de services. Sans parler de l’obligation d’adhérer pour exercer, comme c’est le cas dans la banque, l’assurance, ou les travaux publics, les fédérations patronales vendent d’abord le service rendu à leurs cotisants – on ne parle pas de syndiqués. Par exemple, la Fédération française du bâtiment – 57000 adhérents –, réalise 200 000 à 250 000 consultations téléphoniques par an sur des questions relatives au social, aux normes techniques ou environnementales.

Cette relation de service existe également entre les fédérations et le Medef. Ainsi, l’Ania, pour les industries alimentaires, n’a pas renouvelé sa cotisation au Medef parce qu’elle a estimé que le service rendu n’en valait pas le prix. L’adhérent entretient donc vis-à-vis de son organisation un rapport de client à fournisseur. Dès lors, peut-on invoquer la loyauté à une organisation ? Y a-t-il adhésion à une cause ? Et quelle cause ? Depuis le départ de Denis Kessler, les milieux patronaux n’ont plus de doctrinaires. S’il y a un militantisme patronal, il concerne un groupe de quelques dizaines de milliers de personnes, intéressant à analyser.

E & C : Les organisations syndicales demandent une réforme de la représentativité patronale, arguant qu’elles-mêmes en sont passées par là. Quels seraient les enjeux d’une telle réforme ?

M. O.: Il existe actuellement quatre organisations patronales représentatives : le Medef, la CGPME, l’UPA et l’UNAPL ; cinq si l’on inclut la FNSEA. Mais l’économie sociale, au travers du Ceges, demande également à pouvoir négocier au niveau interprofessionnel. La Cidunati – petit commerce  – en est bien loin. Un premier enjeu est donc l’accès à la représentativité légale. Se pose alors la question des critères quantitatifs fondant la représentativité. Il en existe quatre. D’abord, le nombre d’adhérents – difficile à vérifier – peut être envisagé à partir du nombre d’entreprises adhérentes, du nombre de salariés, de leur chiffre d’affaires… Mais les quatre organisations dites représentatives n’ont pas d’adhérents directs. Autre critère, l’audience aux élections des chambres de commerce et des métiers ou aux élections prud’homales, mais le taux de participation et d’inscription est très faible.

Ensuite, la notoriété et à l’approbation, évaluées par des sondages, mais elles sont forcément fluctuantes et peu documentées. Quatrième critère, l’adéquation sociologique – âge, genre, diplôme, revenu, lieu de résidence… – entre les porte-parole et la base. Problème : les distorsions sont énormes, notamment au Medef. Comme le dit un de ses responsables, la question de la représentativité du Medef est « indémerdable ».

E & C : Laurence Parisot sera réélue à la tête du Medef le 1er juillet. Quels sont les enjeux de son mandat ?

M. O.: Son prochain mandat, marqué par des équilibres internes retrouvés, sera davantage surveillé que le précédent. Sa feuille de route, présentée le 18 mai, met en avant la compétitivité des entreprises, une attention portée à l’introduction de la capitalisation dans les retraites et l’opposition aux sociétés publiques locales et à la loi sur les TPE. Mais elle avait aussi un second cahier des charges, fixé cette fois par l’UIMM : réforme de la gouvernance du Medef ; rééquilibrage des composantes fédérales ; rapprochement des branches. Celui-ci semble atténué pour le moment.

* Dictionnaire historique des patrons français, sous la direction de J.-C. Daumas, en collaboration avec A. Chatriot, D. Fraboulet, P. Fridenson et H. Joly, sortie prévue en novembre 2010, éd. Flammarion.

PARCOURS

• Michel Offerlé est professeur de sociologie politique. Il enseigne à l’ENS Ulm. Il a auparavant enseigné à Paris 1 et à l’Institut d’études politiques de Paris.

• Il a notamment publié Les organisations patronales (éd. La Documentation française, 2007), Sociologie des organisations patronales (éd. La Découverte, 2009) et un article Quelle représentativité pour les organisations patronales ? (in Revue de droit du travail, mai 2010).

• Il publiera en 2011, à la suite des recherches qu’il mène, un rapport sur les organisations d’employeurs pour le compte du ministère du Travail et une histoire du Medef et du CNPF (parution prévue en novembre 2010).

LECTURES

• L’invention de la Vénus de Milo, Takis Théodoropoulos, S. Wespieser éditeur, 2008.

A paraître :

• Dictionnaire historique des patrons français, Jean-Claude Daumas et Alain Chatriot, Paris, Flammarion, 2010.

Auteur

  • EMMANUEL FRANCK